Les lèvres à l’oeil – Entrevue avec le collectif montréalais Parti vagin

Nadine et Viviane
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Nadine et Viviane

Elles tombent depuis un an dans l’oeil des passants du quartier HoMa à Montréal : des lèvres, des petites et des grandes. Celles d’en bas. Celles des femmes. Des lèvres dessinées, copiées et collées par décalcomanie sur les poteaux électriques ; chapeautées d’un clitoris, parfois cerclées de poils, parfois auréolées d’une bordure comme les icônes mexicaines ; accompagnées ou non d’un slogan : « Sexy Madame », « Beauty Queen », « Révolution » ou « J’aime mon poil ! ». Geste féministe, artistique ou obscène ? Pour le savoir, Le Devoir a remonté jusqu’à l’origine de ce monde. Entrevue avec deux des trois artistes du collectif Parti vagin.

Sur la table de cuisine d’un appartement d’Hochelaga-Maisonneuve, une collection de dessins de vagin s’étale lentement, au fil de la conversation. Ceux de Nadine*: une douzaine en couleurs, parfois métaphoriques, devenant fleurs ou méduses. Et ceux de Viviane*, instigatrice du projet, inarrêtable depuis qu’elle a commencé à griffonner des sexes de femmes, et qui a dû pondre au moins une soixantaine de modèles. En noir et blanc, toujours avec une petite touche ludique.

L’idée d’afficher sur la place publique cet organe féminin très intime est née de discussions, dont une bien arrosée dans un karaoké. « Il y avait un pénis dessiné dans le cahier de karaoké », deux cercles pour les testicules et l’oblong du zizi, presque un nez de Cyrano. Un schéma qu’on retrouve souvent sur les murs des toilettes ou des bars, gravés même parfois sur les bancs publics ou le bois des pupitres scolaires. « J’étais avec un ami, très bon en dessin, qui s’est mis à essayer de dessiner un vagin », raconte Viviane. Avec difficulté. Beaucoup de difficulté.

Dans la foulée, Viviane a réalisé qu’il n’y avait pas d’iconographie du vagin, pas d’équivalent féminin même aux graffitis de petites bites bandées qui fleurissent dans l’irrévérence et l’espace public.

Au-delà de l’érotisme

Dont acte, et action : elle s’est retrouvée à tatouer la rue de lèvres et de clitos. À suivre, en plus génital, les traces des artistes de rue montréalaise Miss Me et Stela Starchild. Avec l’idée en plus de présenter une diversité de sexes, d’exposer la variété de formes et de couleurs qu’on ne retrouve ni dans la pornographie ni dans l’imagerie médicale. Une absence qui fait que les dessinatrices ont même eu du mal à trouver des modèles. Elles se réfèrent maintenant à The Great Wall of Vaginas, ces panneaux de moulages de nombreux sexes, faits par l’artiste Jamie McCartney.

« Avec du papier, des crayons, de la farine et de l’eau, tu peux avoir un gros impact sur l’espace visuel, ajoute Nadine, qui s’est jointe au projet il y a peu, créer toutes sortes de réactions.C’est intéressant. » Viviane : « Je me dis que si on continue d’en mettre et que les gens s’habituent de voir des vagins dans l’espace public, ce ne sera plus provocant. Ce serait l’aboutissement idéal. Je pense qu’il y a beaucoup de haine envers le vagin, autant des hommes que des femmes. Quand je parle du projet, je vois des réactions de colère, des gens vraiment, vraiment fâchés. Je me fais dire qu’un pénis c’est beau, mais qu’un vagin c’est laid. Et ça m’a vraiment marquée : que des femmes puissent avoir une haine aussi marquée d’un trait de leur anatomie. Ce n’est qu’une autre partie du corps ! »

Car elles aimeraient que le vagin puisse ne pas être constamment sexualisé, puisque dans la vie, il est porté au quotidien également de cent milles autres façons qu’érotique, par la moitié de l’humanité.

Vue historique du V

Veruschka Lieutenant-Duval est docteure en sciences humaines à l’Université Concordia, spécialiste de la représentation des relations sexuelles en arts visuels. Pour elle, le geste du Parti vagin est en plein dans la lignée de ces artistes féminines des années 1960-1970 qui cherchaient à récupérer le corps féminin, à le valoriser, à prôner une sexualité libérée qui ne servirait plus seulement les hommes. Hannah Wilke (1940-1993) et ses statuettes de vulves en terre cuite, ses autoportraits et ses performances ; Judy Chicago (1939-) et son Dinner Party de noms femmes célèbres et leurs assiettes et céramiques de sexes ; Carolee Schneemann (1939-) et ses performances, font partie d’un courant alors nommé « cunt art ». On y utilisait pour les oeuvres beaucoup de matériaux associés à la féminité : céramique, textiles, motifs, couleurs, « tout ce qui n’était pas marbre et bronze, et pensé comme art mineur ». S’ajoute, dans l’action du Parti vagin, un côté ludique..

Car les spécialistes s’entendent : le vagin est plus que tabou. Honni, même. Si on retrouve le sexe féminin sur les murs des grottes et sur les statuettes du paléolithique et du néolithique, il est caché en Grèce antique, rappelle Mme Lieutenant-Duval, sous une tunique. « Praxitèle [400 av. J.-C.], après quelques centaines années, va le premier le représenter — mais le sexe, selon la culture grecque, doit être dépourvu de poils. On ne voit pas la fente, il ne reste que le galbe du mont de Vénus. Le sexe est encore réduit à une forme géométrique, dont les Grecs étant friands. On efface du coup les besoins sexuels de la femme. Au Moyen Âge, les femmes nues ont le sexe caché sous une feuille de vigne. Ça prend vraiment beaucoup de temps… Auguste Rodin va faire des dessins érotiques ; on voit la vulve, mais ils ne sont pas présentés dans les expos, ils circulent sous le manteau », comme des dessins érotiques. Et puis vint Gustave Courbet et sa scandaleuse Origine du monde.

« Je ne crois pas que le sexe de l’homme subit cette même sexualisation constante, réfléchit-elle. Le David de Michel Ange, c’est un symbole de la virilité, de pouvoir, de force, de puissance de la cité. Le sexe de la femme reste collé à la sexualité. Mais je ne crois pas me tromper en affirmant que dans la culture visuelle mainstream, le pénis en érection est aussi invisible que la vulve, poursuit Lieutenant-Duval. Oui, nous sommes habitués à croiser des graffitis de pénis schématisés, mais des images détaillées, non. L’image du pénis en érection se rencontre encore majoritairement dans la pornographie, comme la vulve, et, comme elle, souvent bien rasé»

L’expo des photos de Robert Mapplethorpe, présentement au Musée des beaux-arts de Montréal, est de celles qui ont apporté une vision inhabituelle du sexe mâle, contribuant à une diversité, quitte à provoquer le malaise et à ce qu’on crie au scandale. « Il faudrait expérimenter comment les gens réagiraient devant des graffitis de pénis aussi bien détaillés que ceux des vulves qu’on voit ici. Peut-être que les réactions ne seraient pas si différentes. À mon avis, on gagnerait à voir davantage d’images des deux sexes ; et aussi de sexes ambigus (ceux des intersexes), dans un contexte mainstream, afin de familiariser davantage les gens avec des organes encore de toute évidence mal connus et entourés de gêne. » Une façon de rapprocher le sexe plus près des yeux, près du coeur ?


* Les noms ont été changés afin de préserver l’identité des interviewées.

1 commentaire
  • Hugues Savard - Inscrit 15 septembre 2016 09 h 56

    De la haine?

    "De la haine envers le vagin"...

    Et bien dites donc!

    Si la demoiselle cherche une cause à défendre, on peut lui en trouver une mais elle risque toutefois d'être moins originale.

    Mais lâche pas: y'é beau ton dessin.