Vitrine du disque - Bonnes affaires pour mélomanes futés

BMG, qui exploite le catalogue RCA, a eu la belle idée (quelques années après les autres labels, tout de même!) de regrouper quelques intégrales dans d'élégants coffrets cartonnés.

Le gain pour le discophile est non seulement économique, il est aussi pratique et esthétique, ces coffrets, bien plus jolis que les boîtiers en plastique, prenant moins d'espace sur les tablettes. Les neuf premiers coffrets présentent l'intégrale des symphonies de Beethoven dans l'enregistrement historique assez sec de Toscanini (pas vraiment un coffret grand public, ça!), les concertos pour piano de Beethoven par Emmanuel Ax et André Previn (il y a plus investi ailleurs... ), les quatuors de Beethoven par les Guarneri, qui affrontent la rude concurrence des Berg et des Italiano dans des coffrets équivalents, le très honnête Ring des Nibelungen de Janowski (pour qui ne veut pas investir dans Böhm ou Solti), l'intégrale des symphonies de Tchaïkovski par un Temirkanov assez routinier et la seconde intégrale Sibelius de Colin Davis, à éviter à tout prix. Tout cela pour dire que le discophile bien aiguillé peut se concentrer sur deux coffrets majeurs: l'intégrale des sonates de Mozart par Alicia de Larrocha, qui met très bien en valeur la singularité du toucher perlé de la grande dame du piano espagnol (5 CD 82876-55705-2) et, mieux encore, l'inaltérable intégrale de référence des symphonies de Ralph Vaughan Williams (1872-1958) par André Previn et l'Orchestre symphonique de Londres, merveille d'équilibre et de justesse de climats. Puisse ce coffret, après une indisponibilité prolongée des disques isolés, amener de nombreux mélomanes à découvrir ces neuf symphonies vraiment extraordinaires. C'est l'achat prioritaire de la série «Complete Collections» (6 CD 82876-55708-2).

Christophe Huss

HAENDEL

La musique de chambre

L'École d'Orphée

Brilliant Classics 6 CD 92192 (distribution: SRI)

Brilliant Classics est ce label néerlandais, actif depuis 2001, qui constitue majoritairement son catalogue à partir de licences de bandes appartenant à des éditeurs ayant connu des difficultés financières. Plus récemment, Brilliant a suscité de nouveaux enregistrements, à l'image d'une intégrale des oeuvres chorales de Mendelssohn, qui viennent fort à propos enrichir une discographie lacunaire. Il faut aussi préciser que le prix de vente des coffrets Brilliant est dérisoire. Raison de plus pour saluer ces produits quand ils sont bons.

C'est le cas avec cette intégrale de la musique de chambre de Haendel, un pan de son oeuvre très mal servi par le disque. À ce titre, ce coffret copieux supplante très largement la poussive intégrale de l'Academy Chamber Ensemble rassemblée en coffret par Philips en 2002 et étalée sur neuf CD. Le défaut de cette édition tient seulement en un manque de précision dans la présentation (les numéros HWV des oeuvres eurent été appréciés), car l'interprétation de l'École d'Orphée, qui réunit des musiciens de la trempe de John Holloway, Philipp Pickett, Robert Woolley ou Alison Bury, possède le piquant et l'entrain qui manquaient totalement à la version Philips. Les enregistrements réalisés pour le label CRD en 1991 sont techniquement et musicalement remarquables, ce qui fait de ce coffret l'une des vraies aubaines (avec les symphonies de Beethoven par Blomstedt et celles de Chostakovitch par Barshaï) du catalogue Brilliant.

C. H.

WARNER ELATUS

Warner Classics a rassemblé à la fin de l'année dernière des titres des catalogues Erato et Teldec en une série économique nommée «Elatus», à la présentation sobre et efficace (élégants visuels noir et blanc, tranche rouge). Particularité d'Elatus: on y retrouve, non pas la énième réédition du vieux fonds de catalogue, mais, au contraire, des enregistrements récents, parfois très prestigieux (Vengerov, Argerich, etc.). Voici quelques aubaines à ne pas laisser passer. D'abord, une relative rareté: le tout premier récital qui révéla Placido Domingo en 1967 (référence 46773-2). Ensuite, parmi les rééditions de Maxim Vengerov, dans des couplages plus logiques et plus généreux, le CD des concertos pour violon de Prokofiev et Glazounov (49567-2). Le sel de la collection se trouve en effet dans le répertoire du XXe siècle, avec, au sommet, la 3e Symphonie et les Chichester Psalms par Yutaka Sado (46722-2); un fascinant CD Britten par Kent Nagano (Double Concerto, Sinfonietta, 46718-2); Le Rossignol de Stravinski dans la version de Pierre Boulez en 1991 à la BBC, néanmoins surpassée dans l'absolu par la gravure de Natalie Dessay et James Conlon (60339-2), ainsi que les Vêpres de Rachmaninov dans la chaleureuse vision de Mstislav Rostropovich à Washington (49557-2). Pour les amateurs, la collection donne aussi accès à la 1re Symphonie de Corigliano, présentée très récemment à Montréal, ici dans la vision princeps de Daniel Barenboïm (49011-2).

C. H.

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Chanson

Jean-Pierre Ferland - Le petit roi

Interprètes variés

GSI Musique

Le disque-hommage à un artiste par ses collègues, cela se fait ailleurs, mais au Québec ce serait une première. Le producteur Patrice Duchesne en avait l'idée depuis longtemps et, pour cette première expérience, il a choisi de rendre hommage à Jean-Pierre Ferland, en donnant carte blanche aux artistes invités pour qu'ils choisissent leur chanson préférée. C'est un véritable plaisir de redécouvrir certaines pièces de Ferland dans les accents d'un autre. Onze artistes ont répondu à l'appel et chaque nouvelle interprétation est marquée par un grand respect, avec des arrangements souvent très mélodieux et sans fla-fla. Kevin Parent refait revibrer Le Petit Roi, Éric Lapointe est étonnamment sobre sur Une chance qu'on s'a, chanson que propose aussi magnifiquement Bïa dans une version portugaise, Terez Montcalm en fait trop sur Ton visage mais Daniel Lavoie, Isabelle Boulay, Luc de Larochellière, Gilles Vigneault, Michel Rivard, Yves Lambert et Sylvain Cossette proposent leurs relectures. En prime, deux reprises, l'une de Marie-Denise Pelletier enregistrée en 1996 et Ma chambre, chanson de Ferland que Céline Dion avait placée en 1987 sur la face B du 45-tours Incognito. Bref, on est loin d'avoir épuisé tout le répertoire.

Paul Cauchon

Kaïn

(Distribution Select)

Le jeune groupe drummondvillois Kaïn lançait son premier album à Montréal la semaine dernière. Ni transcendant ni vraiment mauvais, Pop Culture conjugue habilement la pop-rock au folk ou aux accents plus jazz. Finaliste au Festival de la chanson de Granby en 2001, Kaïn pourrait bien, avec un peu de temps et de maturation, réunir les ingrédients d'un succès populaire: des arrangements musicaux soignés quoique parfois convenus, une poésie quelquefois touchante mais souvent facile, une voix un peu affectée, livrée à l'arraché à la manière d'Éric Lapointe, bien que beaucoup plus harmonieuse.

Frédérique Doyon

Chiendent

Chiendent

(indépendant)

Du rock-folk bien ficelé, dans la pure tradition québécoise. Sans renouveler le genre, le quatuor estrien Chiendent fait bien ce qu'il fait, tant sur le plan musical que sur celui de l'écriture, avec cet album éponyme enregistré maison. Les paroles, empreintes d'une poésie proprement québécoise qui ne mâche pas ses mots, vont du ludique surréaliste (On dirait que t'as avalé une ambulance) au plus engagé (Magnétisme, L'Indifférendu). Les histoires qui s'y racontent rappellent parfois Beau Dommage ou Harmonium. La voix un peu caverneuse de Nathaël Hubert ressemble à celle de Richard Séguin. La guitare est omniprésente, sous toutes ses formes, mais surtout électrique. Ici et là percent des airs de banjo ou de piano en arrière-fond.

Frédérique Doyon

QUI DE NOUS DEUX

- M -

Delabel (EMI)

LABO - M -

- M -

Delabel (EMI)

Qu'avons-nous là? Oh! Les beaux objets! Un écrin de carton glacé, duquel glissent trois pièces: le disque proprement dit, joli digipack rose nanane idéalement assorti au costume rose nanane du héros, l'homme à l'initiale affectueuse lui-même, le dénommé - M - pour ne pas le nommer. Se détachent deux livrets. Chouette, ce sont des flip-books. Savez, ces petits cahiers qui, lorsqu'on les feuillette à la bonne vitesse, font bouger l'image comme au cinéma. Qui plus est, les flip-books fonctionnent dans les deux sens, ce qui nous fait, si je calcule bien, quatre chouettes mini-métrages. Non, ça ne sert à rien, c'est seulement pour jouer. Pour le plaisir de la manipulation et de la magie.

Puisse EMI offrir cette édition ludique du nouvel album de - M - en magasin chez nous: c'est tout à fait ce qu'il faut pour saper l'envie de s'emparer des chansons gratis. Et ce n'est pas tout. De l'enveloppe d'EMI tombe un AUTRE disque du même - M -, ce Labo - M - instrumental dont on avait entendu parler dans les sites de chanson française de France, fatras facultatif d'expériences, d'esquisses et d'ébauches en studio, paru là-bas au printemps 2003. Ça fait beaucoup de - M - d'un coup.

Encore plus qu'on le pense: l'album de nouvelles chansons ne s'intitule pas Qui de nous deux pour rien. C'est un titre ambigu, voulu comme tel. Comment le comprendre? Commentaire sur le sort du couple moderne? Et si c'était - M - qui se posait la question de sa double identité, se demandant si le temps ne serait pas venu pour Matthieu Chédid d'émerger? On pourrait le penser: il y a aussi sur ce disque une chanson intitulée Je me démasque. Dans Ma mélodie, splendide ballade à la Polnareff, le chanteur est tout surpris de sa propre sensibilité. Dans Peau de fleur, douce chose acoustico-sidérale, ça effleure le sentiment. Même si - M - continue de jouer à incarner - M -, comme s'il vivait dans un dessin animé japonais avec une drôle de bande sonore, se prenant pour T. Rex dans Mon ego, s'offrant des choeurs Big Bazar dans À tes souhaits, encore très capable de s'adonner au funk le plus dansant dans Gimmick, on commence à déceler des chatouilles dans le timbre qui ressemblent fort à de l'émotion d'homme. Bigre.

On n'en est pas encore à l'épanchement, et il est probablement souhaitable que le fils Chédid n'y parvienne jamais — ce type ne beurrera jamais épais —, mais il est bon de sentir l'humain poindre dans cet univers de fantaisie et d'invention. Ce disque est encore un terrain de jeu, mais - M - y annonce un partage. On verra au prochain disque: gageons qu'une coexistence pacifique est possible. D'ici là, on a le temps d'user les flip-books.

Sylvain Cormier