Médias - Le Falardeau du Vidéographe

En 1971, l'époque était à l'intervention sociale et au documentaire engagé. Cette année-là, l'ONF créait à Montréal le Vidéographe, un centre de production, de diffusion et de distribution unique au monde, consacré à ce nouveau médium que la compagnie Sony avait introduit quelques années auparavant sur le marché nord-américain: la vidéo.

Toute une génération de jeunes cinéastes commençait alors à explorer les possibilités de la vidéo. L'affaire marchait fort: en 1973, 109 productions avaient été réalisées au Vidéographe. Mais en 1973, l'ONF abandonnait ce lieu décidément trop remuant, qui devenait alors une entreprise autonome. Et dès 1971, avec son premier film, Continuons le combat, un cinéaste allait y faire sa marque: Pierre Falardeau.

«Nous, on était des jeunes qui admiraient la génération précédente de l'ONF, explique Pierre Falardeau, mais on n'entrait pas à l'ONF. Au Vidéographe, nous avons appris à travailler. On était jeunes et baveux; ce qu'on filmait n'était pas toujours de grande qualité, mais c'étaient des images, et on pouvait filmer. Probablement qu'on a été mal "élevés", ajoute-t-il. Il y avait tellement de liberté, il n'y avait tellement pas de censure, qu'en travaillant après à l'ONF ou à Radio-Canada les bras te tombaient devant un tel contrôle, où le sentiment de peur prédomine, où tout le monde met le pied sur le "break".»

Le Vidéographe existe toujours et il aide toujours les jeunes cinéastes, même si la vidéo s'est maintenant banalisée dans tous les foyers. En 2002, le Vidéographe s'est doté d'un programme de réédition de ses oeuvres les plus significatives. Après un premier coffret consacré au cinéaste Robert Morin, le Vidéographe lance cette semaine un deuxième coffret, consacré celui-ci à Pierre Falardeau et Julien Poulin.

Anthologie

Pourquoi Poulin? Parce que même si on le connaît plutôt aujourd'hui comme comédien, ce grand complice de Falardeau a coréalisé six des dix films présentés dans le coffret, dans les années 70. Falardeau admirait Pierre Perrault et Gilles Groulx, et certains maîtres du documentaire en France et en Amérique du Sud, et il s'est lancé dans la réalisation caméra au poing. Est-ce que le Vidéographe représentait une école de pensée? «Pas vraiment, dit-il. Il y avait des gens plus militants, plus sociaux, d'autres plus esthétiques. Un gars comme Charles Binamé a fait ses premières affaires là, et c'était plus du vidéo expérimental.»

L'anthologie publiée cette semaine, À force de courage/Anthologie 1971-1995, permet donc de revoir des films très rares. Chaque film est accompagné d'une deuxième piste avec les commentaires actuels des deux réalisateurs, qui livrent plusieurs anecdotes intéressantes.

Parmi les titres, on retrouve Le Magra, documentaire tourné en 1975 à l'Institut de police de Nicolet alors que les deux complices s'étaient fait passer pour des chercheurs en anthropologie, ou encore Pea Soup, de 1978, le film que Falardeau avait cherché à faire pendant des années, une réflexion sur l'aliénation des Québécois et leur exploitation, réflexion qui prend la forme d'un kaléidoscope d'images. Également Speak White, le poème de Michèle Lalonde qui était lu dans ce film de 1980 par Marie Eykel (Passe-partout elle-même!), accompagné d'images qui accentuent encore plus la vigueur d'un texte déjà très fort.

Il y a des oeuvres qui ont vieilli, bien sûr, et Falardeau lui-même admet que «c'est pas toujours très bon». Mais s'il y a un film vraiment marquant dans le coffret, c'est ce pamphlet d'à peine 15 minutes, de 1993, Le Temps des bouffons, où Falardeau descendait en flammes une soirée tenue au Beaver Club de Montréal, soirée où Roger D. Landry, alors éditeur de La Presse, se ridiculisait en recevant le gratin du pouvoir politique et économique d'alors. Le commentaire-manifeste de Falardeau était dévastateur, et le film est vraiment une pièce d'anthologie du cinéma militant. À l'époque, Falardeau l'avait lui-même édité et distribué à quelques exemplaires dans les bars et certains commerces... «Je suis assez content; comme objet cinématographique, c'est quelque chose d'assez "tight"», commente-t-il.

Le coffret, qui se vend 65 $, a été édité à 750 exemplaires. Il comprend quatre DVD sur lesquels se trouvent 10 oeuvres. Les longs métrages de fiction, comme les Elvis Gratton, n'en font pas partie, sauf un petit film vite (et mal) tourné de 1995 où, à l'occasion de la campagne référendaire, Julien Poulin avait prononcé un discours satirique devant des militants souverainistes, dans le rôle de Elvis Gratton président du «Comité des intellectuels pour le NON»...

Quant à l'avenir, on soulignera que Pierre Falardeau met actuellement la dernière main à un long métrage qui doit sortir le 24 juin, mettant en vedette Elvis Gratton qui devient patron d'un empire de presse, un film qui, selon le réalisateur, «parlera de la connivence entre Radio-Canada, La Presse et le Parti libéral». On sent que ça risque de chauffer...