Don Juan au théâtre Saint-Denis - Un bon spectacle au centre mou

Jean-François Breau, le Don Juan forcément bien entouré.
Photo: Jacques Grenier Jean-François Breau, le Don Juan forcément bien entouré.

À l'entracte, remontant l'allée, le producteur Guy Cloutier m'a aperçu au bout de ma rangée.

J'ai croisé son regard. Candide comme seul peut l'être Guy Cloutier, il n'a pas pu se retenir. «Pis?» Jamais au grand jamais un producteur, un gérant, un agent, voire un relationniste de presse, ne sonde-t-il le critique au milieu d'un spectacle. Interdit de base. Il faut être Guy Cloutier pour assumer aussi honnêtement sa curiosité. J'ai répondu sur le même ton: «Pas pire.» C'était vrai.

Hier, Cloutier et ses associés Charles Talar et Aldo Giampalo proposaient en «première mondiale» (avec tout ce qui sied à une première mondiale: rue fermée toute la journée, tapis rouge, projecteurs scrutant le ciel, lance-flammes, invitations sur papier coûtant cher, programme gratuit) un véritable spectacle populaire de théâtre musical, fait pour plaire au plus grand nombre et pas gêné de viser large. Un divertissement de qualité qui ne cherchait l'originalité ni dans le thème choisi (immortel Don Juan) ni dans le traitement (une mise en scène bien plus proche des opérettes populaires à la Luis Mariano que du pseudo-modernisme des opéras pop à la Plamondon), et surtout pas dans le livret de Félix Gray: il ne s'agissait ici que de faire honnêtement, efficacement, et parfois somptueusement les choses.

Cela supposait des valeurs ajoutées de premier ordre. Elles l'étaient. Les chorégraphies de flamenco (dues à Carlos Rodriguez et Angel Rojas, des as) étaient de vraies chorégraphies dansées par de vrais danseurs et danseuses de flamenco: pas de chiqué, cela se sentait à chaque claquement de pieds. J'entendais d'ici Guy Cloutier dicter ses exigences: lui voulait du vrai, et il en a eu. Pareil pour la mise en scène de Gilles Maheu: sûr que Cloutier voulait quelque chose de pas trop symbolique, et il l'a obtenu: Maheu a troqué l'invention pour la lisibilité, et on lui en savait gré. L'histoire se déroulait en toute clarté: rien à voir avec la confusion des Dix commandements, de sinistre mémoire. C'est tout juste s'il se permettait quelques joliesses: chevaux-squelettes métalliques, anges descendus du ciel. Le minimum.

Toute la place était ainsi laissée aux chorégraphies — le plus grand attrait du spectacle — et aux interprétations. On admirera encore ici la mise en marché de l'affaire, spécialité de Cloutier: j'en veux pour preuve le dossier de presse épais comme les Pages Jaunes, le matraquage des chansons du spectacle sur nos ondes, étalé sur plus d'un an et demi, confinait au lavage de cerveau. Quelque 200 000 exemplaires de l'album Don Juan plus tard, le spectacle faisait déjà partie de l'inconscient collectif. Et justifiait les 100 000 billets achetés à l'avance.

Restait à jauger les performances. Fort honorables dans l'ensemble. À Don Juan près. Seul hic vraiment notable, mais hic de taille. On a eu beau doter Jean-François Breau d'une pilosité toute virile, un minet demeure un minet, et on ne pouvait un seul instant croire que son Don Juan avait pu séduire — et encore moins abandonner cruellement — qui que ce soit. Sec, rigide, ampoulé, il était le mauvais amateur dans une belle troupe de pros et de pros en devenir. Mario Pelchat, très à l'aise et convaincant en Don Carlos le confident, supplantait Breau dans chacune de leurs scènes communes. Le rival Raphaël (Philippe Berghella, étonnant d'intensité) l'éclipsait pareillement. Même papa Don Luis (Claude Gauthier, souverain) écrasait fiston. Pire encore dans les duos avec l'une ou l'autres de ses conquêtes: il pâlissait devant toutes, Maria l'ingénue (Marie-Ève Janvier, dûment éplorée), Elvira l'épouse (Cindy Daniel, très digne), et surtout Isabel la diseuse de bonne aventure (formidable Cassiopée, gagnante de Granby et révélation du spectacle).

Difficile de passer outre. Difficile de sortir entièrement content. Cloutier, dans sa volonté de mousser le poulain Breau, aura commis là sa seule erreur. Pour le reste, c'était du grand Ti-Guy.