Le patrimoine culturel en danger

Parcs Canada réclame 100 millions supplémentaires par année, soit deux fois et demie son budget actuel, pour restaurer et entretenir les quelque 150 lieux historiques dont il a la charge. L'organisme espère au moins obtenir un crédit de taxes fédérales pour financer ses besoins les plus urgents. Bibliothèque et Archives Canada voudrait bien un nouvel immeuble de quelques dizaines de millions de dollars pour protéger ses livres rares maintenant dangereusement empilés sous de menaçants tuyaux.

Les demandes des deux grandes institutions patrimoniales sont formulées à la suite de la publication du rapport de la vérificatrice générale du Canada. Le document a mis en évidence de graves lacunes dans le système de protection du patrimoine bâti, archivistique et de l'édition du fédéral, le plus souvent par manque de fonds.

«Son enquête vient confirmer la situation et nos problèmes», dit laconiquement Roch Carrier, administrateur général de la Bibliothèque nationale du Canada. Les patients se savaient malades et le diagnostic de la spécialiste, paru la semaine dernière, n'a fait que confirmer leur état fragile.

«La vérificatrice a même reconnu la qualité de nos propres évaluations», poursuit Christina Cameron, directrice générale des lieux historiques nationaux de l'agence Parcs Canada. «Le rapport répète qu'il manque de l'argent dans le régime et que le système a besoin d'un encadrement juridique. Dans les deux cas, je suis tout à fait d'accord.»

Les budgets annuels de la Bibliothèque nationale stagnent un peu au-dessus de 40 millions depuis une quinzaine d'années malgré une hausse constante et régulière du flot de documents à traiter. Christina Cameron évalue ses besoins à une centaine de millions supplémentaires par année pour entretenir et restaurer les 149 lieux historiques sous sa gouverne. «Nos biens immobiliers valent à peu près sept milliards, dit Mme Cameron. En appliquant la formule habituelle de la recapitalisation annuelle d'à peu près 2 %, nous avons besoin de 140 millions par année. Nos budgets oscillent maintenant autour de 40 millions. Il nous manque donc une centaine de millions.»

Parcs Canada mise notamment sur des crédits de taxe que pourraient accorder les gouvernements aux lieux et immeubles historiques, un peu comme celui annoncé récemment pour les villes. En attendant, l'institution tente de faire des piastres avec ses sous. Après la santé et la sécurité, les investissements favorisent l'entretien et la restauration des biens et immeubles, jusqu'au quart de ses budgets. Le canal de Lachine a bénéficié de ces fonds au cours des dernières années.

La Bibliothèque nationale a fait réparer le toit de son immeuble de la rue Wellington, à Ottawa, qui coulait comme vache qui pisse, le rapport de la vérificatrice faisant état de 116 incidents (surtout des dégâts d'eau) pour des dommages de 4,5 millions de dollars. Par contre, la conservation déficiente des livres rares inquiète encore. «Ça me donne un coup d'émotion chaque fois que je visite notre entrepôt, dit Roch Carrier, lui-même écrivain. Des tuyaux d'eau passent juste au-dessus des trésors. C'est notre immeuble le plus sécuritaire malgré tout, mais il ne répond pas aux normes. À plus long terme, il faudra corriger cette situation inquiétante.»

La Bibliothèque aura besoin de 17 000 mètres carrés d'espace supplémentaire d'ici 2015. L'institution vint d'acquérir un ancien magasin à Gatineau. «La solution idéale consistera à construire un immeuble aussi resplendissant que le nouveau Centre de conservation, à Gatineau, dit l'administrateur. On peut aussi rêver à une grande bibliothèque du Canada, comme celle du Québec en construction à Montréal. C'est un projet immense qui dépasse ma petite personne, une décision d'ordre gouvernemental.»

Le rapport propose à Parcs Canada d'envisager «la possibilité d'actualiser les désignations accordées», la liste des lieux protégés ne cessant de croître. En France, un rapport déposé il y a quelques mois proposait d'alléger le poids patrimonial gigantesque porté par l'État en transférant la propriété de certains lieux aux communautés locales. «La propriété doit être distinguée de l'entretien, dit Mme Cameron. Nous n'avons aucune objection à donner nos lieux historiques. Seulement, la plupart sont de grosses affaires dont personne ne veut. Qui voudrait entretenir les fortifications de Québec ou de Halifax? En plus, le classement reflète l'héritage du passé auquel il faut demeurer fidèle.»

Surtout, Christina Cameron souhaite qu'Ottawa adopte enfin une loi sur le patrimoine. «Nous n'avons aucune protection pour les biens nationaux sous la gouverne d'autres ministères que celui du Patrimoine, dit-elle. Nous n'avons aucune protection pour les biens archéologiques sur les terres fédérales. De ce point de vue, le Canada est probablement le moins bien muni au niveau fédéral de tous les pays industrialisés.»