Prendre l’art avec des gants blancs

Trois hommes avec des gants blancs s’affairent à accrocher à un mur du Musée des beaux-arts de Montréal un immense tableau de Toulouse-Lautrec.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Trois hommes avec des gants blancs s’affairent à accrocher à un mur du Musée des beaux-arts de Montréal un immense tableau de Toulouse-Lautrec.

Sous un éclairage tamisé, trois hommes avec des gants blancs s’affairent à accrocher à un mur un immense tableau de Toulouse-Lautrec. La configuration de l’immense salle du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) où il est installé a complètement été changée, de nouveaux murs ont été construits et peints selon la scénographie de l’exposition mettant cet artiste de la Belle Époque à l’honneur jusqu’à la fin octobre. Montées traditionnellement sur des cadres, les oeuvres sont plus simples à installer.

Ce n’est pas comme pour certaines oeuvres de Rodin, qui ont été un véritable casse-tête à assembler, se souvient Richard Gagnier, chef du service de la restauration au MBAM. Particulièrement la sculpture en plâtre d’un homme qui était arrivée en deux caisses, le torse d’un côté, la tête de l’autre. Le convoyeur, qui accompagnait l’objet précieux, avait des directives strictes. « C’était très délicat. Il fallait écarter les jambes [de l’oeuvre] sinon on risquait de faire éclater la base des cuisses du torse, se rappelle le restaurateur. On était 5-6 personnes là-dessus. Moi, je m’occupais d’une jambe et on écoutait attentivement les consignes du restaurateur du musée Rodin. C’était le silence complet. On avait même fait un genre de répétition avant de monter et de démonter l’oeuvre. »

Quand détruire est volontaire

C’était le 3 juillet 2015. Vous vous en souvenez ? Ce fut l’une des controverses en art l’été dernier. Dialogue avec l’histoire, une sculpture monumentale de Jean-Pierre Raynaud, a été volontairement détruite par la Ville de Québec. Le hic c’est que l’artiste, Prix d’honneur à la Biennale de Venise, ne l’a appris que lorsque les médias, en premier lieu La Presse canadienne, l’ont appelé en rafale pour connaître sa réaction. La Ville de Québec a dit avoir informé l’artiste que l’oeuvre, 30 tonnes de métal et de marbre blanc ressemblant à un cube Rubik, s’était détériorée en raison du climat et qu’elle devait être démontée et déplacée. Mais complètement détruite ? Ça, il n’en avait jamais entendu parler.
 

Triplo igloo, de Mario Merz, est une oeuvre majeure du Musée d’art contemporain (MAC) qui consiste en trois igloos imbriqués les uns dans les autres, un peu comme des poupées russes transparentes. Sa structure de métal et ses plaques de verre en font une oeuvre très fragile, qui ne peut être installée sans la présence d’un représentant du musée. « C’est très précaire, même dangereux. Il faut absolument la présence de quelqu’un de chez nous pour l’installer et pour s’assurer que les paramètres esthétiques et idéologiques de l’artiste sont respectés », explique Anne-Marie Zeppetelli du MAC.

Red Room (Child) de Louise Bourgeoys ne donne pas autant de fil à retordre sur le plan de la structure, mais l’installation n’en est pas moins complexe. « Le montage se fait sur plusieurs jours et il y a plusieurs étapes à respecter. C’est une chambre et on y dispose de façon stratégique des objets conçus par l’artiste. Item par item. Certains doivent être placés avant d’autres », dit l’archiviste. Un caprice ? Absolument pas. « Le cahier de charge est très précis. On ne peut pas confier l’installation à quelqu’un qui ne connaît pas l’oeuvre. »

Quand c'est la faute du musée

Le Centre Pompidou a déjà dû faire ses excuses pour la destruction de deux oeuvres présentées dans l’exposition Los Angeles 1955-1985 il y a dix ans. Un oeillet servant à accrocher une colonne de plexiglas noir s’était désolidarisé de l’oeuvre, causant sa chute à l’accrochage. Le musée avait pourtant recollé l’oeillet, mais aurait dû attendre 24 heures pour le séchage. L’autre oeuvre, semblable à un gros bonbon rose également faite de plexiglas, a été réduite en miettes lorsque la large patte qui la tenait s’est détachée. Est-ce l’oeuvre du temps qui a agi sur le matériau ou celle d’un visiteur maladroit ? L’histoire ne le dit pas. Mais le musée a été contraint de verser aux artistes une somme totalisant 90 000 $.
 

L’exposition de Ragnar Kjartansson, essentiellement des fichiers vidéo, n’a pas suscité un énorme travail d’installation, mais le MAC travaille en étroite collaboration avec les techniciens dans les studios de l’artiste pour notamment s’assurer de la qualité de la projection, de la bonne configuration de l’espace et de la disposition des écrans. En art contemporain, le chic c’est que les artistes, qui sont généralement vivants, peuvent s’impliquer et accompagner leurs oeuvres. Pour sa récente exposition présentée au MAC au printemps dernier, Ryan Gander est venu lui-même veiller à l’installation de son oeuvre.

La restauration, un métier

Quand l’inévitable se produit, les restaurateurs entrent en scène. Fascinant métier, d’ailleurs. Richard Gagnier, qui a près de 30 ans de carrière, a d’abord fait un baccalauréat en chimie avant de se spécialiser en histoire de l’art, puis carrément en restauration d’oeuvres. « C’est un domaine de la science qui évolue très rapidement. Il y a beaucoup de recherche qui se fait sur l’art ancien, dit-il. Car les artistes ne sont plus là pour nous dire quels matériaux ils utilisaient et de quelle façon ils étaient appliqués. »

Au-delà des constats d’état de l’oeuvre, le chef restaurateur du musée fait de la conservation préventive, explique M. Gagnier. L’intensité de la lumière sur les objets, la température à laquelle ils doivent être exposés, tout est savamment étudié. « On propose aussi des solutions pour mieux protéger l’objet dans l’exposition. Est-ce qu’on va mettre des barrières, est-ce qu’on peut déposer l’objet au sol ? Tout ça est évalué. » L’équipe de Richard Gagnier aura tout un travail d’éclairage à faire pour donner l’impression que la pièce est lumineuse mais que les dessins de Toulouse-Lautrec, eux, ne sont pas abîmés par la lumière.

Quand le bris vient de la colère

En 2014, le peintre Maximo Caminero a volontairement brisé un vase formant une partie d’une oeuvre du célèbre artiste contemporain chinois Ai Weiwei, lors d’une exposition qui lui était consacrée au Perez Art Museum, à Miami. Un vase vieux de 2000 ans que l’artiste chinois avait modifié en le peignant de couleurs vives. S’exécutant devant une caméra, Maximo Caminero a voulu protester contre le musée qui n’expose que de grands artistes internationaux. Son geste est semblable à celui qu’avait posé l’artiste iconoclaste Pierre Pinoncelli qui, en 1993, avait uriné dans la Fontaine de Marcel Duchamp. Le coupable a dû payer, en heures de travaux communautaires, pour… le pot cassé.

Évidemment, le métier de restaurateur est aussi d’intervenir de façon curative, pour soigner les oeuvres qui ont quelque peu souffert. « Ça peut être lié à un accident, à la dégradation naturelle des matériaux. Ça peut être la manutention, le choc du transport… » explique encore M. Gagnier, qui a longtemps travaillé dans le secteur de l’art contemporain au Musée des beaux-arts du Canada. Bien sûr, l’objectif n’est pas de donner une cure de rajeunissement à des oeuvres dont on sait qu’elles ont été conçues il y a des siècles. « On accepterait mal qu’un tableau du XVIIe ou du XVIIIe siècle n’ait aucune craquelure, dit-il. Cette perte est un gage de l’authenticité de l’objet. »

Qui paye la facture ?

Malgré tous les bons soins et mille précautions, les oeuvres ne sont pas à l’abri des bris. Vient la question à — bien souvent — un million de dollars : qui paye la facture ? « Par nos assurances, nous assumons la responsabilité de l’oeuvre clou à clou, c’est-à-dire à partir du moment où on emprunte les oeuvres, explique Anne-Marie Zeppetelli. Normalement, quand une oeuvre sort de notre collection, il y a des conventions et on s’entend sur le montant auquel nous assurons les oeuvres. » Le MAC étant une société d’État, c’est le gouvernement qui, par décret, autorise les réclamations et se porte garant, en quelque sorte, des oeuvres. « Ça dépend de la valeur de l’ensemble de l’exposition. Mais pour celles qui coûtent très cher, il y a le programme fédéral des indemnisations qui nous aide à assumer les coûts. Certains tableaux valent 55 millions, ça peut être exorbitant », explique l’archiviste. Mais des normes muséologiques très précises sont exigées de l’État.

Quand l'oubli ronge les œuvres

Reçu par le Québec en 1963, un vieil escalier de chêne datant du XIIe siècle et provenant de l’Hôtel-Dieu de La Flèche, en France, a connu des heures sombres. Longtemps cette oeuvre, dont les marches avaient été gravies par les fondateurs de Ville-Marie, sieur Jérôme le Royer de la Dauversière et Jeanne Mance, avait été entreposée dans un centre sportif de la ville. Lorsque deux artisans-compagnons ont été dépêchés pour le rénover 25 ans plus tard, ils ont découvert que les poutres de bois avaient servi à réparer les bandes de la patinoire.

La fameuse oeuvre en verre qui a connu un malheureux destin en route pour l’Amérique latine a fait l’objet d’une réclamation du MAC au musée emprunteur. Celui-ci a payé la note pour la perte totale. « Le concept de l’oeuvre a été refait par l’artiste avec l’argent de la réclamation », note Mme Zeppetelli. En mai 2012, les sous-sols du MAC ont été inondés, causant des dommages à 700 oeuvres, principalement dans la réserve de papier, qui ont dû être retouchées.

Peu de place à l’erreur, donc. Mais si l’oeuvre peut être restaurée, la déclaration aux assurances n’est pas nécessaire. « Dans le cas d’une oeuvre légèrement abîmée, on peut tenter des interventions en restauration qui sont très acceptables et qui vont permettre de récupérer l’oeuvre dans son intégralité, dit Richard Gagnier. C’est rare qu’on ait une perte totale d’objet. Je me souviens d’un petit bol qui avait éclaté en 350 morceaux et on l’avait déclaré, mais c’est une rareté. » Et, bien sûr, en art visuel, il y a bien moins de soucis lorsqu’il s’agit d’installations vidéo.

Mais quand il s’agit d’une œuvre unique, voire irremplaçable ? Dans l’expo Pompéi, le moulage de plâtre brisé qui venait du site même où s’est produite l’éruption du Vésuve, en l’an 79 après Jésus-Christ, était une pièce « assez importante », reconnaît Richard Gagnier. Mais la réparation exigée était mineure. Dans ce cas, les autorités du musée italien prêteur ont aussitôt été contactées et ont autorisé le MBAM à s’occuper de la restauration après avoir vu des photos et avoir été informé dans le détail des dommages. Deux-trois jours plus tard, l’œuvre était de retour dans la salle d’exposition. « C’était une intervention de type classique, qui n’était pas majeure. Mais si ça avait été les plâtres originaux, le dossier à monter aurait été plus costaud. »