Bris d’oeuvres, avaries et autres aléas de coulisse

Moulage d’un enfant tué par l’éruption du Vésuve et exposé au British Museum en 2013. Le moulage d’un homme recroquevillé a été brisé par un visiteur au MBAM plus tôt cette année.
Photo: Carl Court Agence France-Presse Moulage d’un enfant tué par l’éruption du Vésuve et exposé au British Museum en 2013. Le moulage d’un homme recroquevillé a été brisé par un visiteur au MBAM plus tôt cette année.

Ça a fait crac! C’était quelques jours après l’ouverture de l’exposition Pompeii au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Dans l’une des dernières salles, où sont exposés des moulages de plâtre d’humains — et même de chiens ! — pétrifiés par la cendre chaude du Vésuve, un visiteur s’est assis sur une plateforme, sans doute pour se reposer. Celle-ci a légèrement basculé et l’un de ces moulages représentant un homme recroquevillé s’est brisé. « C’était un bris mineur », explique Richard Gagnier, chef du service de la restauration du MBAM. « On ne s’attendait pas à ce que quelqu’un puisse s’asseoir. C’est toujours un problème dans les grandes expositions où il y a beaucoup de monde. C’est difficile d’intégrer dans la scénographie des bancs pour que les gens puissent se reposer. » La rançon du succès, quoi.

Les musées vous le chuchoteront : dès lors que l’art circule, difficile de conserver l’intégrité des oeuvres. Malgré les mille précautions prises — du transport aller-retour des oeuvres jusqu’à leur présentation au grand public en passant par l’installation et démontage —, il arrive que le pire se produise. « Une oeuvre s’abîme quand elle est en mouvement », souligne Anne-Marie Zeppetelli, gestionnaire des collections et des ressources documentaires au Musée d’art contemporain de Montréal (MAC), soit archiviste. Tous les musées ont vu certaines de leurs oeuvres endommagées.

Au MBAM, l’oeuvre d’un designer finlandais, une structure faite de tiges d’aluminium et de fibre de verre faisant partie de la collection permanente des arts décoratifs, a été détruite par… un enfant d’à peine trois ans. Cette lampe étroite de presque sept pieds de hauteur, qui ressemble à une fusée et au milieu de laquelle était déposé sur une tige un insecte recouvert d’une matière cassante, était placée au centre d’une grande plateforme près d’une table et d’une chaise. Échappant à l’attention de sa mère, le bambin a perdu l’équilibre, entraînant dans sa chute ladite lampe. « Çaa éclaté en morceaux. Mais on a tout récupéré », précise M. Gagnier. Décontenancée, la maman s’est confondue en excuses. « Après des événements comme ça, on fait un bilan. On se demande ce qui s’est passé et si la sécurité a été vigilante. On n’a pas tendance à mettre la faute sur l’expérience des gens. »

Le défi de l’art moderne

Le défi est plus grand en art contemporain, où les oeuvres sont plus à risque de subir des dommages. Car les oeuvres faites de matériaux familiers sont parfois confondues avec des objets de la vie courante par le grand public. « Le rapport avec l’oeuvre est plus direct. Il n’y a pas de piédestal comme dans l’art plus classique », reconnaît M. Gagnier. Du temps qu’il travaillait au Musée des beaux-arts du Canada, il se souvient d’une oeuvre du sculpteur Roland Poulin ressemblant à une pile de bois qu’une maman avait pris pour une table à langer. « Elle y avait déposé le piqué pour y changer la couche de son bébé, raconte le restaurateur. C’est là toute la problématique de l’art contemporain. »

Photo: Carl Court Agence France-Presse Moulage d’un enfant tué par l’éruption du Vésuve et exposé au British Museum en 2013. Le moulage d’un homme recroquevillé a été brisé par un visiteur au MBAM plus tôt cette année.

En art traditionnel et ancien, le visiteur accepte plus facilement que l’oeuvre, souvent fragile, soit protégée par une vitre, ou encore encadrée au mur, et qu’on doive l’admirer à distance. « Ce qui est fascinant aujourd’hui, c’est qu’il y a une perte de la culture du regard, les gens ne croient plus ce qu’ils voient, ils ne croient que s’ils touchent. Le regard ne semble pas essentiel ou suffisant, il faut faire l’expérience de l’oeuvre. »


Regarder avec les yeux

Bonne nouvelle en art visuel : avec ses nombreuses performances et installations vidéo, les bris sont quasi impossibles. « On aura une oeuvre d’Emmanuel Licha présentée chez nous l’an prochain, et c’est du matériel audiovisuel. Les projecteurs et les ordinateurs peuvent se remplacer. On n’associe donc pas une valeur matérielle à l’oeuvre, qui ne voyage pas vraiment », explique Anne-Marie Zeppetelli.

Apprécier une oeuvre avec les yeux semble une chose de plus en plus difficile, remarque pour sa part Richard Gagnier du MBAM. Surtout pour un public de jeunes habitués à des expositions interactives où le sens du toucher est au premier plan. « C’est une question de comment on a apprivoisé le système des musées. Les gens plus âgés le font différemment. Ils ont un autre système de codes », constate le chef de la restauration.

C’est d’ailleurs en partie la tâche du restaurateur de penser à une manière de rendre l’art accessible au public et à l’en faire jouir le plus possible tout en protégeant les oeuvres. « On dit souvent que le musée est un lieu mort, un sarcophage parce qu’un objet n’est pas accessible ou parce qu’il est conservé dans un [entrepôt] à l’abri des regards. L’oeuvre ne crée alors pas de sens autour d’elle, note-t-il. Il faut trouver l’équilibre pour assurer une vie à l’objet tout en évitant sa détérioration. » Les grands musées ne font circuler qu’à peine 10 % des oeuvres de leur collection permanente. Et dans certains cas, notamment au MoMA à New York, les conditions de transport sont tellement strictes et complexes qu’il devient impossible de se « payer » une oeuvre.

Y a-t-il des oeuvres qui ne devraient jamais voyager ? Anne-Marie Zeppetelli réfléchit, hésite. « Les oeuvres majeures de Riopelle et de Paul-Émile Borduas. On l’a fait à l’occasion pour des raisons politiques et diplomatiques, mais selon moi, en raison de leur fragilité et de leur importance, elles devraient peu circuler. C’est un peu comme pour le tableau La Joconde, qui n’a jamais vraiment quitté le Louvre, conclut-elle avant de laisser planer le doute, un sourire en coin. D’ailleurs, peut-on être sûr que c’est l’original ? »