Exposition - Monument multinational

Sous l'annonce de l'«Éden Musée», une liste des tarifs en vigueur en ce jour de 1930: 10 sous pour les enfants, 30 sous pour les adultes. La guichetière sert deux clientes attirées par l'exposition médiatisée des «meubles des victimes du meurtre de Trois-Rivières». Un autre panneau rappelle que «George et Doris McDonald» ont été «trouvés coupables du meurtre de Ed. Bouchard».

L'Éden, installé dans les caves du Monument-National, boulevard Saint-Laurent, à Montréal, était en fait un musée de cire qui proposait de grandes scènes de l'histoire nationale (du genre Jacques Cartier débarquant à Hochelaga) couplées à des moments clés du christianisme, avec moult fous du Christ bouffés par des lions martyrophages. On pouvait donc y voir aussi des reproductions de scènes de l'actualité plus ou moins sanglante, du jaunisme muséal pur jus dont le souvenir seul mêle la surprise à l'effroi.

La photo fait partie d'une nouvelle exposition permanente intitulée Monument-National: lieu d'engagements (de 1893 à nos jours), inaugurée aujourd'hui-même. Ce travail, qui vient en chasser un autre vieux de dix ans, tient en quatre grands quadriptyques installés dans un couloir du grand immeuble du boulevard Saint-Laurent. L'expo rend compte de la vigueur, de la richesse et de la diversité des activités théâtrales, cinématographiques, pédagogiques, communautaires ou muséales qui se sont déroulées et continuent d'animer ce lieu exceptionnel, inauguré en 1893.

«Le Monument reçoit environ

70 000 personnes par année, et quand nous avons enlevé la vieille exposition pour des travaux de rénovation, au printemps dernier, nous avons reçu beaucoup de plaintes prouvant la popularité de ces panneaux», explique Jean-Marc Larrue, responsable du nouvel accrochage. Grand spécialiste de l'histoire du théâtre au Québec et du Monument-National en particulier, on lui doit déjà quelques livres sur le sujet, dont Les Nuits de la Main (VLB, 1993), rédigé avec André G. Bourassa, pour retracer l'histoire foisonnante du boulevard comme lieu théâtral.

Il en a évidemment profité pour ajouter une décennie au portrait et revoir tout le dossier à la lumière des plus récentes découvertes historiographiques. «En 1993, au moment du centenaire, j'avais quelques certitudes et beaucoup d'intuitions, commente l'historien. Là, j'ai beaucoup plus de certitudes et moins d'intuitions.»

M. Larrue se veut maintenant catégorique: le Monument-National a en fait été une institution exceptionnelle à l'échelle nord-américaine.

«Ce fut la première université populaire d'Amérique du Nord, à une époque où le concept n'existait même pas ici», note-t-il d'abord en rappelant qu'on y offrait d'innombrables cours gratuits. Mieux: certaines grandes institutions d'enseignement, des HEC à l'École polytechnique, y puisent leurs racines.

Ensuite, ce lieu se distingue par son caractère multiethnique et harmonieux. Une caractéristique d'autant plus impressionnante que le Monument, fondé par l'Association Saint-Jean Baptiste (l'ancêtre institutionnel de la SSJBM), se voulait un hommage à «la race canadienne-française» à une époque où les Canadiens anglais de la métropole s'étaient déjà bâti et se réservaient trois théâtres, une salle de concert et des dizaines d'autres lieux communautaires.

Les panneaux immortalisent des représentations de théâtre yiddish, d'opéra cantonnais ou de burlesque québécois données dans cet espace sous la gouverne des nationalistes francophones. «Je cherche encore une institution semblable ailleurs. Je n'en ai pas vu d'autre, dit M. Larrue. Quand on relie les textes fondateurs du Monument ou les livres des directeurs, on voit qu'ils voulaient défendre le fait français dans le cadre fédératif tout en étant ouverts à l'altérité. Les juifs arrivés d'Europe au tournant du XXe siècle, ces premiers réfugiés politiques, ont été appuyés généreusement. Les francophones ont partagé le Monument avec eux et avec d'autres. La grande salle servait même de synagogue.»

Ce qui n'excluait pas les tensions, évidemment, même si la petite expo n'y fait pas référence. En entrevue, l'historien Larrue rappelle que le sioniste Ben Gourion est passé à Montréal dans les années 30. Le futur premier ministre d'Israël a prononcé un discours au Monument de 14h à 16h. À 17h, il était remplacé à la tribune par le fasciste antisémite Adrien Arcand... «J'ai relu tous les procès-verbaux de la Société Saint-Jean-Baptiste et je n'ai trouvé aucune allusion raciste ou antisémite», dit l'historien en précisant que le Monument louait des salles aux socialistes comme aux féministes de Marie Gérin-Lajoie.

Pour lui, la mixité ethnoculturelle a aussi eu des influences sur les créations esthétiques des uns et des autres. Il jongle avec l'hypothèse d'influences des créateurs européens ou américains sur les avant-courriers de la modernité artistique québécoise, dès les années 20. Il a d'ores et déjà établi que le fonds burlesque a allégrement puisé dans la tradition juive. Ti-Zoune, au fond, fut aussi un grand comique juif...