La culture, nerf de la guerre de l’économie québécoise

Monique Jérôme-Forget croit que la culture doit être à l’avant-garde.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Monique Jérôme-Forget croit que la culture doit être à l’avant-garde.

Pendant que Québec fait des consultations pour dépoussiérer sa politique culturelle, Ottawa cogite pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. On se tourne cette fois du côté du politique, avec Monique Jérôme-Forget.

L’État doit-il intervenir en culture ?

Certainement. Pour le Québec, mais pas simplement pour le Québec, la culture est un bien économique. Je le dis, c’est un bien économique, et c’est un bien de qualité de vie qui permet aux gens de toucher le bonheur et le bien-être. Évidemment, au Québec, il y a l’autre volet, à savoir que, dans une mer anglophone comme nous le sommes, la culture joue un rôle encore plus important sur le plan de l’identité. C’est le prolongement de qui nous sommes. Je ne sais pas si c’est parce qu’on est minoritaires, mais la quantité de talents qu’il y a au Québec, c’est renversant. Moi, je suis une sorteuse, je vais au théâtre, au concert, je sors tous les soirs et je ne peux pas tout voir.

Donc, pour moi, c’est fondamental. Ça l’était quand j’étais ministre, j’estimais que la culture, c’était le nerf de la guerre. C’est incroyable de dire ça, mais c’est le nerf de l’économie québécoise.

Quelle devrait être la place du mécénat dans ce nouvel écosystème ?

Je pense que le mécénat a une place et ça n’est pas simplement pour avoir de l’argent. C’est nécessaire d’impliquer les citoyens dans la culture, d’aller chercher leur adhésion, d’aller chercher leur participation, d’aller vendre l’importance de la culture. […] Au musée McCord, on fait un bal une fois par année, et je vais aux bals des autres musées, je pense qu’on donne un coup de pouce, un encouragement. Moi, j’ai toujours cru que le financement des organismes culturels devrait provenir à 30 % du fédéral, 30 % du provincial et 30 % du secteur privé.

Quel est l’enjeu majeur de ces deux chantiers, s’il fallait n’en choisir qu’un ?

L’enjeu pour les gouvernements, c’est de donner le ton, à savoir que la culture, c’est important. Dans le Canada, c’est très important parce que le Canada anglais a un défi additionnel du fait d’être à côté des États-Unis et de partager la langue avec eux. Nous, nous avons notre langue, et notre sphère culturelle est tellement différente du reste du Canada qu’on est avantagés. On est tellement différents qu’il n’y a personne qui doute que la culture, c’est important.

Ottawa a doublé ses budgets, mais réinvestir est-il la solution ? N’y a-t-il pas surenchère, voire surabondance culturelle au Québec ?

Moi, j’ai toujours défendu la culture [lorsque j’étais présidente du Conseil du Trésor]. Je disais que la ministre de la Culture, c’était mon chouchou. Je lui disais : « Viens me demander de l’argent, sans ça, c’est Philippe Couillard [qui était ministre de la Santé] qui va tout prendre. Et il ne se gênera pas. » […]

Est-ce qu’on devrait faire plus ? Sincèrement, en tous les cas, ça devrait être à l’agenda constamment. Le ministre de la Culture doit faire valoir son point de vue au Conseil des ministres sans être gêné. La culture doit être à l’avant-garde, d’ailleurs c’est un petit budget, et un budget rentable. Parce que la culture, c’est une grosse business. À Hollywood, ils l’ont compris, et en Angleterre, à Londres, ils l’ont compris. Les musées, c’est incroyable ce que ça fait pour le tourisme. Moi, je vais vendre mon musée, mais c’est clair que la culture, c’est une business importante, plus importante que l’aéronautique, en matière de valeur et de retombées. Il n’y a pas surabondance, mais il y a peut-être parfois de l’éparpillement. En ce sens, on va avoir plusieurs musées plutôt que de mettre l’accent sur quatre ou cinq qui sont très forts, qui vont être solides pour le tourisme. Il y a peut-être de l’éparpillement…

Québec veut revoir sa politique en bâtissant sur les acquis. La structure présente peut-elle encore servir de base dans un environnement bouleversé par le numérique ?

Je ne crois jamais que ce soit possible ni souhaitable de tout changer. On peut voir comment rationaliser par secteurs : musée, théâtre, musique. On voit ce qu’on peut rationaliser, ce qu’on peut modifier. Le problème des droits d’auteur, c’est un problème grave et je n’ai pas de solution. Les jeunes s’approprient de la musique sans jamais la payer. Moi, je paye et je suis bien contente. Je ne me fais pas avoir. […] Mais les auteurs, je les plains. […] Je ne sais pas si c’est possible d’agir là-dessus à cause du côté international du problème.

Quel modèle étranger vous inspire ?

Le théâtre britannique est quant à moi le meilleur, suivi du théâtre québécois […]. Du côté du système de financement de la culture, le modèle français ne compte que sur l’État. L’État doit tout payer tout le temps. C’est une façon de voir les choses. Ça fait partie de leur culture. Je ne pense pas qu’on pourrait vendre cela ici.

De quelle façon l’État vous a-t-il soutenue dans vos missions ? Qu’attendez-vous de lui à l’avenir ?

Le gouvernement a été correct avec moi. Je suis passée à deux cheveux de fermer le musée McCord il y a deux ans. […]. Ensuite, j’ai eu de l’argent pour faire un plan fonctionnel et technique [pour mon projet de nouveau musée pour le McCord et aussi pour la fusion entre les musées McCord et Stewart]. Je n’ai pas encore leur bénédiction pour le nouveau musée, mais ils ont raison. Ils me demandent de faire une analyse et c’est ce que je fais. Je monte un dossier important.

Qu’en est-il de votre propre consommation culturelle ? A-t-elle changé avec la dématérialisation grandissante ?

Moi, je suis une sorteuse, je vais voir les films, je vais à l’orchestre symphonique, je vais à l’opéra, au ballet. J’ai quatre soirées de prévues à Saint-Sauveur. Mais je consomme aussi des films sur Apple. Le numérique, c’est sûr que ça donne un accès extraordinaire. On peut télécharger un film sur notre iPad pour le regarder dans l’avion et choisir ce qu’on veut. Probablement que je regarde plus de films à la maison. Je suis toujours sur mon iPad ou sur mon téléphone…
 

Monique Jérôme-Forget a siégé à l’Assemblée nationale du Québec de 1998 à 2009 et a été notamment ministre des Finances, ministre des Services gouvernementaux et présidente du Conseil du Trésor. Elle est présidente du conseil d’administration du musée McCord, dont elle pilote un projet de déménagement dans un nouvel édifice. Elle est aussi membre des conseils d’administration du Quartier de l’innovation, de Québec cinéma, de la Fondation du Grand Montréal, de l’Institut de recherches cliniques de Montréal et de la Banque du Canada. Elle est présentement conseillère spéciale pour la firme de financement transfrontalier Osler.

Québec et Ottawa consultent

Les deux ordres de gouvernement ont entamé récemment des consultations visant à mettre à jour leurs politiques culturelles pour tenir compte de l’impact du numérique sur la production et la diffusion de la culture.

À Ottawa, on souhaite notamment recenser « les mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation de contenu canadien » et « déterminer comment aider le secteur culturel à faire face aux changements » induits par le numérique. Les préconsultations à cet égard sont terminées, et le gouvernement annoncera cet été la suite du processus dirigé par la ministre du Patrimoine, Mélanie Joly.

Québec veut quant à lui réécrire sa politique culturelle adoptée en 1992, en gardant toutefois ses principaux acquis : les structures de la SODEC et du CALQ ; les avancées en matière d’affirmation de l’identité culturelle et de soutien aux créateurs et aux arts ; les progrès enregistrés dans l’accès et la participation des citoyens à la vie culturelle.

Les impacts de la mondialisation, du développement des technologies, de la révolution numérique, des changements démographiques et linguistiques du Québec, de même que la transformation des habitudes de consommation culturelle des Québécois seront analysés. Objectif final : « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ».

C’est le ministre de la Culture, Luc Fortin, qui est responsable de ce dossier dans le gouvernement Couillard. Des audiences publiques se tiennent jusqu’au 26 août à travers la province.
Guillaume Bourgault-Côté
4 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 23 juin 2016 02 h 48

    que vaut un gouvernement absent, a moins que nous voulions un gouvernement du secret et de la collusion

    L'on me dit qu'a la mort de Marcel Dubé qu'aucun membre du gouvernement n'était présent, comment expliquer une telle lacune, a quoi sert un gouvernement absent, se pourrait il que nous nous trompions pas beaucoup sur ce gouvernement, qui apres trois ou quatre ans, ne sait pas encore quelle direction prendre,

  • Stephen Aird - Abonné 23 juin 2016 08 h 09

    Le moteur de l'économie

    Elle ne manque pas d'air la Madame. Nous faire de remontrances après la déconfiture des "subprimes" de la CDPQ. Moins 40 Milliards sous son règne! C'est tout un programme économique ça Madame.
    À votre place j'irai me terrer à Sagard.

  • Gérald Grandmont - Abonné 23 juin 2016 08 h 17

    Financement de la culture ou irrigation financière du champ culturel?

    Je partage volontiers le fait que la culture est un acteur économique important, plus que certains autres secteurs, tel les mines ou l'agriculture, selon des données de l'Observatoire.

    Mais une perspective plus juste de la question du financement me semble celle de l'irrigation financière du champ culturel. Certes, l'État a un rôle important à jouer dans le financement des institutions culturelles, dans le soutien et le renouvellement de la création, dans la mise en valeur et la protection du patrimoine mais d'autres aspects surgissent.

    Il est parfaitement visible que la consommation des ménages, la commandite et le mécénat, contribuent davantage à irriger financière la culture que les trois paliers de pouvoirs publics réunis, le fédéral, le Québec et les municipalités confondus. Et cela est encore plus vrai en France pour la simple et bonne raison que le marché des consommateurs et dix fois plus important qu'au Québec.

    Je suis bien conscient que nous avons un retard majeur à rattraper en matière de mécénat et de commandite et Madame Forget a raison, sous ce rapport, de se tourner vers les citoyens et non pas uniquement vers les corporations privées.

    Si on observe les courbes de consommation culturelle des ménages, on observe deux phénomènes: le poids de la consommation culturelle recule actuellement dans l'ensemble de la consommation et celui-ci se déplace depuis l'achat de biens culturels et de sorties spectacles vers l'acquisition de produits d'accès à la culture.

    Alors, si des virages sont à discuter dans le financement public, il faut sans aucun doute se tourner vers le soutien de la demande et ce n'est pas en misant essentiellement sur l'offre culturelle qu'on y arrivera, la preuve est faite que le soutien de l'offre n'a pas conduit à un accroissement de la participation et cela est vrai partout en Occident. Il faut inventer de nouveaux paradigmes de soutien de la demande et cela commence sans aucun doute par la place de la culture à l'éco

  • Daniel Gagnon - Abonné 23 juin 2016 16 h 01

    Le snobisme égoîste de la gouvernance libérale...

    Madame Jérôme-Forget ne peut pas se gargariser, dans le plus pur snobisme, de l'esprit de culture, de valeurs culturelles, de principes de beauté théâtrale, et en même temps supputer que les artistes devraient être assez autonomes pour se débrouiller tout seuls.

    Après le massacre en règle des coupes froides et aveugles des Libéraux dans le milieu de l'éducation (à l'heure où les toits des écoles coulent sur les copies des élèves) et leur politique d’abrutissement dans le domaine des arts, on se demande si l'ancienne ministre des finances Jérôme-Forget ne tombe pas de la lune et si elle n’est pas complètement déconnectée.

    Il demeure scandaleux de sa part de tenir un discours aussi disjoncté en ces temps de grande inculture et d'austérité libérales, elle qui a tenu les cordons de la bourse dans un gouvernement abominable, capable de sabrer lâchement dans les budgets des bibliothèques, dans les musées, dans nos archives les plus intimes et les plus nécessaires à notre identité.