Robert Lepage aux sources de L'Opéra de quat'sous

À peine descendu de l'avion qui le ramenait de Berlin où la version cinématographique de La Face cachée de la Lune avait reçu un accueil plus que chaleureux la veille (le film est en compétition à la Berlinale dans la catégorie «Panorama»), Robert Lepage se rendait au Spectrum pour y rencontrer les journalistes et leur parler de The Busker's Opera, qui sera créé en préouverture du festival Montréal en lumière le 18 février prochain, au Spectrum. Il s'agit de la deuxième collaboration de l'artiste avec Alain Simard et l'équipe Spectra; Lepage avait déjà créé Zulu Time lors du Festival de jazz à l'été 2002.

Robert Lepage éprouve une amitié particulière pour la salle du Spectrum, une salle «simple et intime» où il a participé à ses premiers matchs alors qu'il faisait équipe avec les Noirs dans la Ligue nationale d'improvisation. «Pour The Busker's Opera, la salle sera réaménagée autant sur le plan technique que dans sa disposition, explique-t-il. Il y aura, notamment, des gradins pour les spectateurs et un pont, car nous avions envie que les spectateurs "enveloppent" le spectacle.» Robert Lepage aime l'idée de ce grand événement populaire qu'est le festival Montréal en lumière. «Je connais la plupart des gens qui sont au programme; sans vouloir faire du name-dropping, je reconnais que plusieurs de mes amis y participent, comme Laurie Anderson et Barbra Hendricks, par exemple.»

Un Songspiel

Il y a quelques années, Ex-Machina avait monté L'Opéra de quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill. «On avait présenté une version musicale conçue à partir d'un enregistrement uniquement musical lui aussi, réalisé il y a dix ans par la radio allemande et dont j'avais reçu une copie, explique Robert Lepage. Ce fut un long processus qui a abouti à un spectacle présenté en répétitions publiques au Carrefour international de théâtre de Québec en 2002.» Ex-Machina avait rafraîchi l'instrumentation en la remaniant. La Fondation Bertolt Brecht, représentée par une spécialiste envoyée au spectacle, ne l'a pas trouvé suffisamment fidèle à la partition originale. «Après avoir fait une liste de tous nos péchés, la fondation a refusé de nous accorder les droits», raconte le metteur en scène. «Huit mois de négociations et plusieurs compromis de part et d'autre ont finalement abouti à un "non" de Barbara Brecht, la fille du dramaturge, qui a refusé de révoquer la décision initiale.»

Mais Robert Lepage n'a jamais abandonné le projet. Il y revient mais puise, cette fois-ci, aux sources de L'Opéra de quat'sous en présentant la version originale qui avait inspiré l'oeuvre de Brecht et Weill: The Beggar's Opera, écrite par le Britannique John Gay en 1728 à partir d'airs populaires de l'époque. «Libérés de la question des droits [l'oeuvre appartient au domaine public], on s'est sentis beaucoup plus libres. On a ajouté à la partition, par exemple, deux chansons extraites d'une autre oeuvre de John Gay intitulée Polly.» Sous les apparences d'un opéra italien, une forme particulièrement en vogue à Londres au début du XVIIIe siècle, le spectacle de Gay s'en prenait à la corruption qui régnait au gouvernement en mettant en scène des personnages rattachés au monde criminel: arnaqueurs de tout acabit, prisonniers et geôliers, prostitués, etc.

Dans le spectacle orchestré par Lepage, on retrouvera Macheath, l'assassin romantique, et ses maîtresses Polly et Lucy, Jenny et le couple Peachum, ainsi que Lockit. Le beggar (le gueux) est cependant devenu un busker (un musicien des rues), parce que dans sa version, les personnages appartiennent à l'industrie de la musique au lieu d'être issus du milieu interlope.

«Ils sont musiciens ou groupies, agents d'artistes ou avocats autant que prostitués. The Busker's Opera s'intéresse à ce qu'il reste de la liberté de création après que le rouleau compresseur de l'industrie musicale est passé.»

L'oeuvre de John Gay avait Londres pour décor; The Busker's Opera s'amorce également dans la capitale britannique mais, fidèle au motif inspirateur de Lepage, l'action va rapidement se déplacer d'un continent à l'autre. Les spectateurs se retrouveront donc à New York, puis dans le sud des États-Unis, d'Atlantic City à La Nouvelle-Orléans, jusqu'au Texas. «[...] et en voyageant aux États-Unis, on rencontre inévitablement des personnages comme monsieur Bush.»

Ce périple s'accomplit également dans les différents genres musicaux abordés: jazz, reggae, rap, rock, blues, country, disco, ska, etc. Le spectacle adopte globalement la forme du Songspiel allemand. «Toute l'histoire y est racontée en 64 chansons créées collectivement par l'équipe, avec quelques indications narratives qui apparaîtront sur écran», précise Lepage.

... dans l'esprit de Brecht

«Le spectacle sera plus brechtien que Brecht, tout à fait dans l'esprit de L'Opéra de quat'sous. Les interprètes vont chanter en anglais du XVIIIe siècle [avec sous-titres français] tout en évoluant dans un contexte d'aujourd'hui, plus fou et plus débridé, iconoclaste, explique Lepage. On a trituré la partition, bousculé l'oeuvre originale; il y a donc une grande part de création qui se concrétise dans une réécriture et dans une restructuration de l'oeuvre.»

Cela donne, selon lui, un spectacle «rock'n'roll avec un langage de cinéma, sans être un film», au langage narratif résolument contemporain, d'où les vertus du chaos ne sont pas absentes et qui amalgame l'ironie et la critique sociale. «Nos mendiants sont des artistes des rues, des délinquants qui refusent de se plier au système. C'est une façon de représenter les classes sociales, parmi lesquelles les artistes occupent souvent une position précaire. Mais notre point de vue n'est pas amer.»

Toujours aussi prolifique en idées, Robert Lepage n'est pas à court de projets; il travaille actuellement sur 1984 de Orwell avec le chef d'orchestre Lorin Maazel. Il aimerait se colleter un beau jour à Woyzeck et mettre en scène certaines oeuvres de Stravinski, comme il aimerait faire un film avec un opéra. «Mon style peut peut-être apporter quelque chose à certaines oeuvres; je crois avoir réussi avec Erwartung de Schönberg», remarque-t-il. Notons qu'Erwartung sera présenté prochainement à l'Opéra de Montréal avec Le Château de Barbe-Bleue de Bartók, qu'il a également mis en scène. «Je travaille toujours par instinct, ce sont les critiques et les spectateurs qui éclairent mes spectacles», remarque-t-il, transposant une idée émise par André Gide au sujet de ses livres. On lui a déjà offert à quelques reprises de monter la tétralogie Le Ring de Wagner; il ne se sent pas (encore?) prêt pour cette aventure. «D'autres peuvent le faire beaucoup mieux que moi», conclut-il.

Sous-titré en français, The Busker's Opera réunit des comédiens, des chanteurs et des musiciens (parmi lesquels l'étonnant Steve Normandin), ainsi qu'une DJ; il prendra l'affiche au Spectrum du 18 au 28 février prochain. Il sera, par la suite, coproduit en France, en Tchéquie et en Angleterre, notamment.