Vaste programme

La politique culturelle qui régit nos différentes institutions date de 1992, c’est-à-dire bien avant le règne d’Internet. Ci-dessus, le chef Kent Nagano en répétition avec l’Orchestre symphonique de Montréal.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir La politique culturelle qui régit nos différentes institutions date de 1992, c’est-à-dire bien avant le règne d’Internet. Ci-dessus, le chef Kent Nagano en répétition avec l’Orchestre symphonique de Montréal.

La politique culturelle du Québec aura 25 ans l’an prochain. Ce qui rappelle qu’elle a été pensée dans une ère pré-Internet : autant dire à des années-lumière de la réalité actuelle. Le chantier lancé cette semaine pour mettre à jour cette politique s’annonce ainsi titanesque… et crucial.

C’est une manière de mesurer le changement : quand Netflix a été créé en 1997, c’était pour offrir un service d’abonnement de DVD envoyés par la poste. Commande en ligne, facteur à la porte, enveloppe à ouvrir, disque à insérer, la routine du cinéphile comprenait son rituel de gestes palpables.

Mais « time flies », comme le dit Richard Desjardins dans sa chanson… et j’ai couché dans mon char. On écoute maintenant les films et séries offertes par Netflix à partir de téléphones ou de tablettes — la compagnie parle de 125 millions d’heures de programmes visionnés chaque jour à travers le monde. On fait la même chose pour la musique, les magazines, voire les livres. Le facteur passe aujourd’hui moins souvent, les disquaires disparaissent et les clubs vidéo sont évoqués dans des conversations nostalgiques. Entre autres.

Ainsi, le concept de la dématérialisation de la culture (et de sa consommation à peu près gratuite) est-il devenu bien concret au fil des ans.

C’est l’un des thèmes qui seront abordés dans le cadre de l’immense chantier de réflexion que le gouvernement du Québec a lancé cette semaine et qui se poursuivra jusqu’à la fin août.

L’objectif ? Renouveler la politique culturelle du Québec adoptée en 1992. C’est-à-dire revoir la trame de fond des orientations du gouvernement en matière de culture, dégager une vision claire et identifier des objectifs précis à atteindre pour « favoriser une présence accrue de la culture dans toutes les sphères de la société ». Vaste sujet ? C’est le moins qu’on puisse dire.

À Québec, il n’est pas question de faire table rase de l’ancienne politique culturelle, dit-on. Les acquis de celle-ci demeureront donc. Mais le gouvernement veut « tenir compte des nouvelles réalités » qui ont changé le rapport à la culture dans le dernier quart de siècle : évolution des pratiques culturelles, mondialisation, changements démographiques, diversité culturelle et développement des technologies seront autant de sujets décortiqués par les intervenants.

Très attendue par le milieu, la réflexion s’inscrit aussi dans un contexte plus large. Car le gouvernement fédéral — qui contrôle bien des leviers d’investissement et d’encadrement législatif — vient également d’entamer des préconsultations sur les « mesures à prendre pour stimuler la création, la découverte et l’exportation d’oeuvres canadiennes à l’ère numérique ». De Québec à Ottawa, le sujet est dans l’air.

Majeur

C’est assurément là une coïncidence « rare et bienvenue », note Monique Simard, présidente de la SODEC (Société de développement des entreprises culturelles du Québec). Avec le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), la SODEC est l’un des principaux héritages de la politique culturelle de 1992, qui a débouché sur une réorganisation complète des structures de l’aide étatique à la culture.

Mme Simard qualifie d’« absolument majeur » le chantier qui s’ouvre au provincial. « La politique de 1992 a donné de bons résultats, dit-elle en entretien. Mais l’avènement du numérique a profondément changé le monde de la culture : la création, la production, mais aussi et surtout la diffusion et l’exploitation. C’est là que le bât blesse. C’est bien beau de produire quelque chose, si les gens ne savent pas que ça existe parce que c’est noyé dans un grand tout, ça ne donne pas grand-chose. »

Elle estime donc que « sans remettre en question le bien-fondé des grands principes sur lesquels doit reposer une politique culturelle — identité, accessibilité, diversité —, il faut s’assurer qu’il y ait une mise à jour des grands défis qui s’offrent à la culture, particulièrement dans le contexte québécois ».

Monique Simard plaide pour que toutes les questions soient abordées de front — incluant celle touchant au rôle d’un organisme comme la SODEC. « Les institutions qui sont là pour appliquer les politiques culturelles sont-elles encore valables ? Doit-on modifier les outils dont disposent ces institutions, ou encore leur mandat ? Il faut y réfléchir. »

Les disciplines artistiques se transforment (« il y a beaucoup d’hybridation et de pollinisation des unes par les autres »), ajoute Mme Simard : forcément, les institutions doivent aussi suivre. « La réalité du monde dans lequel on vit change tellement vite qu’il faut se donner des programmes souples et flexibles. On ne peut pas demander des changements de loi tous les six mois. »

L’importance du français

Ministre de la Culture (qui s’appelait Affaires culturelles jusque-là) en poste lors de l’adoption de la politique en 1992, Liza Frulla est encore de la partie cette année, comme membre du comité consultatif qui conseillera le jeune ministre Luc Fortin. Pour elle, l’importance que le Québec dispose d’une politique qui inscrit la culture comme préoccupation gouvernementale ne fait pas l’ombre d’un doute. « Il y a eu un effet d’entraînement avec la politique de 1992, dit-elle : des villes ont emboîté le pas, beaucoup de politiques se sont développées à partir de ça. »

La réflexion qui s’amorce lui paraît néanmoins essentielle. « Avec les changements survenus depuis 24 ans, il faut se poser la question de savoir comment maintenir l’effervescence de notre culture francophone. » Elle insiste sur ce point : « Ce qui nous distingue, c’est d’être cette entité francophone en Amérique. C’est une force immense. Mais on doit se demander comment on peut l’exploiter dans un contexte qui a complètement changé. »

Louise Beaudoin est elle aussi bien placée pour mesurer le chemin parcouru depuis l’adoption de la première politique culturelle : ministre de la Culture entre 1995 et 1998, elle a contribué à enraciner celle-ci dans les actions de l’État. « L’arbre a donné beaucoup de fruits, dit-elle. Mais le numérique pose aujourd’hui des enjeux extraordinaires à la culture québécoise, qui appellent à des questions de fond pour repenser la production, la distribution et la diffusion. Et cette réflexion globale doit déboucher sur des actions concrètes de l’État, sur une synthèse complète », pense-t-elle.

Mais quoi exactement ? Ancienne présidente de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, observatrice attentive de l’évolution des politiques culturelles, Lise Bissonnette se pose la question — tout en saluant l’exercice qui s’amorce. « La politique de 1992 a mené à une réforme de structure très claire. On a créé un autre cadre de gestion et d’intervention [en matière culturelle]. Ça a été majeur. Mais aujourd’hui, les objectifs de Québec me semblent moins clairs : on parle beaucoup d’enjeux thématiques, comme la mondialisation ou le numérique. On a choisi des thèmes décollés les uns des autres, et on demande des avis. Vers quel type de réforme ou de synthèse cela peut mener ? Je l’ignore. »

Mme Bissonnette remarque que le comité consultatif qui encadrera les travaux est composé « de gestionnaires ou d’animateurs culturels », moins que de représentants des différentes disciplines (comme en 1992). « On semble avoir une approche plus transversale qu’à l’époque », note-t-elle.

Les consultations des prochains mois (jusqu’à la fin août), le travail de réflexion qui se poursuivra ensuite — et aussi son arrimage avec les travaux embryonnaires d’Ottawa — permettront de juger de la valeur et de l’utilité de l’exercice. Dans tout bon spectacle, ce sont les applaudissements de la fin qui comptent plus que l’accueil en lever de rideau, non ?

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

Brouillon de culture

Pendant que Québec dépoussière sa politique culturelle dans le cadre de grandes consultations publiques, Ottawa s’engage dans un vaste chantier pour faire entrer la sienne dans le numérique. Le Devoir a voulu aller au-delà de ces réflexions balisées pour dessiner les contours d’une politique culturelle idéale. Dix personnalités se sont prêtées au jeu. Une série à lire dès lundi dans nos pages.
 

Le bon porteur de ballon?

Louise Beaudoin et Lise Bissonnette se posent toutes deux la question : le nouveau ministre de la Culture, Luc Fortin, saura-t-il être un bon porteur de ballon pour ce dossier majeur ? Depuis sa nomination au début de l’année, M. Fortin n’a pas eu la chance de se faire connaître du milieu — la faute, notamment, à des ennuis de santé.

« Je ne le connais pas, reconnaît Mme Beaudoin. Mais je sais que lorsqu’on est à la Culture, il faut développer son rapport de force à l’intérieur du conseil des ministres parce que la Culture est toujours de la petite monnaie par rapport à d’autres ministères. Hélène David [prédécesseure de M. Fortin] a quitté à un moment où elle était connue et reconnue du milieu et de ses collègues : c’est dommage », souffle Mme Beaudoin.

« C’est évident que pour assurer le succès de cette politique-là, il va falloir que le responsable du dossier ait l’écoute du gouvernement », ajoute Mme Bissonnette. Et une des manières de le mesurer sera de voir quel genre de crédits Luc Fortin pourra obtenir du Conseil du trésor, dit-elle. « Vous pouvez faire toutes les politiques que vous voulez, s’il n’y a pas de crédits qui viennent avec, c’est très difficile. »