Tant qu'à être artiste, mieux vaut être un homme

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Tant qu'à être un artiste au Québec, aussi bien être un homme. Le salaire moyen d'un pro de la culture est de 29 755 $ au Québec: 35 094 $ pour les gars, 23 599 $ seulement pour les filles. Et pan!

Les femmes gagnent un tiers de moins par année en moyenne que les hommes dans les professions culturelles, qu'elles soient designers d'intérieur

(-28 %), directrices d'une bibliothèque, d'archives, d'un musée ou d'une galerie d'art (-22 %) ou photographe (43 %). Les femmes peintres, sculpteurs et autres artistes en «arts plastiques» déclarent même un revenu annuel moyen inférieur de 40 % à celui de leurs collègues masculins, soit 12 000 $ au lieu de 20 000 $.

Ces données apparaissent dans une nouvelle recherche publiée hier par l'Observatoire de la culture et des communications. L'enquête sur les professions de la culture et des communications au Québec s'appuie sur les données du Recensement canadien de 2001.

«Il ne faut pas se laisser surprendre par l'écart entre les hommes et les femmes du point de vue des revenus, corrige Benoît Allaire, responsable de projet à l'Observatoire. Le constat est le même dans les autres enquêtes et les écarts dans certains secteurs culturels sont moins grands que ceux observés dans l'ensemble de la population.»

Tout de même, pourquoi une architecte (34 500 $) gagne-t-elle moins qu'un architecte (42 300 $)? Comment expliquer qu'une réviseure de textes (32 500 $) empoche moins qu'un collègue 42 000 $)? L'Observatoire suscite les questions sans nécessairement y répondre. «Ce problème d'équité salariale peut dépendre de plusieurs facteurs, dit encore le spécialiste des statistiques culturelles, des cheminements de carrière différents des hommes et des femmes par exemple, à cause de la maternité.»

Son étude se penche sur une quarantaine de catégories professionnelles allant des bibliothécaires aux cadreurs de films et de vidéos. Les femmes déclarent de meilleurs revenus dans quatre cas seulement, et encore par de faibles marges. Pour le personnel technique des musées et des galeries d'art comme pour les commis de bibliothèque, on parle de quelques dizaines de dollars seulement.

Le cas des annonceurs à la radio et à la télévision semble plus surprenant, vu les récentes controverses à Radio-Canada entourant les écarts salariaux dans plusieurs métiers de ses salles des nouvelles, toujours, ou presque, en faveur des hommes. Les statistiques panquébécoises de l'Observatoire renversent la situation en faveur des femmes, qui gagnent

30 400 $, soit 11 % de plus que leurs confrères. Le cas des actrices étonne aussi, avec un revenu lui aussi légèrement supérieur, soit 24 500 $ par rapport à 22 500 $.

L'Observatoire a publié en novembre un portrait plus détaillé de la situation des écrivains, où s'affichent également des écarts importants basés sur le sexe des auteurs professionnels. La moitié des écrivaines (52 %) mais moins du tiers des écrivains (31 %) déclarent un revenu personnel de moins de 30 000 $ par année. Par contre, 31 % des écrivains et moins de 15 % des écrivaines affichent un revenu personnel de plus de 60 000 $. Le revenu augmente évidemment en fonction de l'âge et les écrivains ne tirent bien sûr pas tous leurs revenus de l'écriture: ils enseignent, écrivent pour la télé ou d'autres médias, etc.

«La situation n'est plus tout à fait la même lorsqu'on considère le revenu familial: il y a en effet autant de femmes que d'hommes qui vivent dans des ménages à revenu familial élevé, affirment les auteurs de l'enquête sur les écrivains, les sociologues Marcel Fournier et Guy Gauthier. On pourrait être tenté de conclure que la femme écrivaine peut compter sur le revenu du conjoint. Ce serait oublier que les femmes sont relativement plus nombreuses dans les ménages à faible revenu et moins nombreuses dans les ménages à revenu moyen. C'est donc dire que les femmes, qu'il s'agisse de revenu personnel ou de revenu familial, se trouvent dans une situation nettement moins favorable que celle de leurs collègues masculins.»

Les enquêtes de l'Observatoire ne se concentrent pas uniquement sur cette question de l'équité salariale dans les professions culturelles. Une autre révélation étonnante de l'étude rendue publique hier montre qu'il y a plus de musiciens et de chanteurs, et même plus de danseurs professionnels, en moyenne, au Canada (100 par 100 000 habitants) qu'au Québec (76 par 100 000). Le reste du pays compte même plus de danseurs, soit 21 pour 100 000 habitants comparativement à une quinzaine ici.

Là, le chercheur Benoît Allaire s'avoue carrément surpris. «Le Québec serait donc en manque de musiciens et de chanteurs par rapport au reste du Canada? Il faudra pousser plus loin l'enquête pour expliquer cette différence.» Les très nombreux bars et clubs offrant des spectacles live ailleurs qu'au Québec expliquent peut-être un peu l'écart. De même, la forte popularité des groupes folkloriques au Canada fournit possiblement une explication quant au plus grand nombre de danseurs ailleurs, même si Montréal se targue d'être une des capitales de la danse contemporaine dans le monde.

Par contre, le Québec compte 107 715 «travailleurs culturels», soit 2,9 % de la population. La proportion apparaît un peu plus faible ailleurs au Canada (2,6 %) et en Ontario (2,7 %). L'enquête met finalement en évidence les variations de l'effectif des différentes professions depuis une décennie: les augmentations sont particulièrement spectaculaires chez les techniciens en graphisme (389 %), les designers industriels (205 %) et les réviseurs (147 %); le niveau baisse dangereusement chez les architectes paysagistes (-50 %), les bibliothécaires (-26 %) et les commis de bibliothèque (-17 %).