Pour une sortie du purgatoire

Jérôme Delgado Collaboration spéciale
La tour du Stade olympique
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La tour du Stade olympique

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le mal-aimé Stade olympique n’a pas que des ennemis. Il a aussi des alliés, ceux qui prêchent pour qu’il bénéficie d’un bel avenir — pas juste d’un passé trouble. Le Comité-conseil sur l’avenir du Parc olympique, dirigé par Lise Bissonnette, l’exprimait noir sur blanc dans son rapport publié à la fin de 2012.

Voilà que des scientifiques, réunis pour le 84e congrès de l’Acfas, se porteront à la défense du complexe imaginé pour les Jeux olympiques de 1976 par l’architecte français Roger Taillibert, aujourd’hui âgé de 90 ans. Le titre du colloque du 12 mai sonne comme une prise de position : « Le Stade olympique de Montréal, une grande oeuvre architecturale ».

« Comme le dit Michel Labrecque [p.d.-g. du Parc olympique], l’objectif n’est pas de faire aimer le stade. C’est de le faire comprendre. Quand on comprend les choses, on peut les apprécier à leur juste valeur », affirme France Vanlaethem, présidente de Docomomo Québec, un organisme voué à la sauvegarde de l’architecture moderne.

La professeure émérite de l’École de design de l’UQAM a conçu le programme du colloque. C’est elle qui a réuni les conférenciers. Venus d’horizons divers, ils sont architectes, ingénieurs, historiens de l’art ou de l’architecture, mais aussi gestionnaires du patrimoine, dont un inspecteur des monuments historiques au ministère de la Culture et de la Communication de France.

Dans la foulée du rapport Bissonnette, le Parc olympique (jadis connu comme la Régie des installations olympiques, ou RIO) a commandé à France Vanlaethem une étude patrimoniale sur le stade et ses bâtiments connexes (la tour, la piscine, les esplanades). Bref, tout ce que Taillibert a conçu à Montréal, sauf l’ancien vélodrome, propriété de la Ville depuis qu’il est Biodôme. Le colloque de l’Acfas est un dérivé, quelque part, de l’étude de Vanlaethem.

L’auditoire aura droit à une grande mise en contexte. Munzer Hassan, ingénieur montréalais de la firme CIMA +, mettra le Stade olympique dans la continuité des ponts en encorbellement en béton précontraint. France Vanlaethem, elle, s’attardera à la commande passée par l’administration du maire Drapeau, une commande dopée de zones d’ombre.

Franz Graf et Giulia Marino, tous deux du Laboratoire des techniques et de la sauvegarde de l’architecture moderne de Lausanne, en Suisse, évoqueront « L’aventure des grands stades en béton armé (1920-1975) ». « La géométrie complexe des gradins, le profil variable de l’enceinte, sa volumétrie gauche, les vertigineux porte-à-faux des tribunes couvertes : toutes les conditions, lit-on dans le résumé de leur communication, sont réunies pour faire de ces bâtiments qui s’avèrent spectaculaires des véritables landmarks urbains. »

Pour France Vanlaethem, auteure d’ouvrages de référence (Patrimoine en devenir : l’architecture moderne du Québec, 2012, par exemple), toutes ces discussions permettront d’évaluer la valeur historique et architecturale du complexe olympique. Le colloque l’enthousiasme, d’autant plus qu’elle ne se sent pas obligée de replonger dans les controverses, celles de la dette olympique ou du toit, notamment.

Mal-aimé, le stade ? Mal compris, surtout. Elle la première se dit plus à l’aise devant la Place Ville-Marie ou la Place Bonaventure. Or, corrige-t-elle aussitôt sans même prendre la peine de goûter à son cappuccino, dès qu’on se penche un peu dessus, l’ancienne demeure des Expos se révèle cohérente, pleine de qualités, davantage en écho avec le parc Maisonneuve, que parachuté comme une masse oppressante.

« Chez Taillibert, il y a une grande continuité. Les voiles, les formes organiques… Tout ce qu’il a mis en oeuvre à Montréal, il l’avait expérimenté auparavant », dit-elle, en rappelant que son architecture en béton s’inscrit dans une époque, celle de Pier-Luigi Nervi, concepteur du bâtiment de référence, le Palazzetto dello Sport des Jeux olympiques de Rome (1960), et objet d’une communication pendant le colloque.

« Ce qu’on essaie de faire, poursuit France Vanlaethem, c’est d’insérer l’oeuvre de Taillibert dans l’histoire de l’architecture. On veut l’évaluer à l’aune des oeuvres contemporaines. »

Grand artisan du béton, Roger Taillibert, né en 1926, est un moderne de tradition beaux-arts, selon Mme Vanlaethem, aussi paradoxal que cela puisse paraître. « Il s’intéresse à la technique constructive, à la mise en forme de l’espace, en flottaison, en transparence. En ça, il est moderne », croit-elle.

Or, l’homme n’a été pris en considération que lors de ses premiers ouvrages, commentés par la presse spécialisée du moment. Certes, il bénéficie alors de l’aura du général de Gaulle, qui lui confie tout un programme sportif. De là naîtront la piscine olympique Deauville (1963), le centre d’entraînement préolympique de Font-Romeu (1966), puis, indirectement, le Parc-des-Princes (1972), stade de soccer de Paris considéré comme le cousin éloigné de celui sur l’avenue Pierre-de-Coubertin.

L’architecte François Goven, l’inspecteur français invité à l’Acfas, tiendra le fort auprès du Parc-des-Princes, pris aussi dans un débat concernant son avenir. En 2013, dans une entrevue accordée au quotidien français 20 minutes, Roger Taillibert se montrait par ailleurs catégorique contre un agrandissement démesuré de l’enceinte du club PSG, dont la capacité tourne autour des 50 000 spectateurs.

« C’est le problème des stades dans la ville, disait-il. 60 000 places, c’est déjà une ville ! Il faut rassembler ces gens, les mettre dans les rues tous ensemble, trouver des parkings et tout. Vous n’y arriverez pas. La dimension raisonnable, c’est de ne pas dépasser les 60 000. »

Décoré en 1976 du Grand Prix national de l’architecture pour ses stades parisien et montréalais, Roger Taillibert souffre depuis, par contre, de l’oubli. Sans doute que les polémiques postolympiques n’ont pas aidé, mais France Vanlaethem s’étonne quand même que les livres d’histoire en fassent si peu de cas.

« Taillibert n’occupe pas une grande place dans l’histoire de l’architecture, affirme celle qui reconnaît que l’architecture sportive n’a pas non plus droit de cité. Dans l’encyclopédie L’art de l’ingénieur, il y a une notice sur le Parc-des-Princes, mais incidemment. Dans L’Histoire de l’architecture moderne en France, en trois volumes, on parle de lui aussi incidemment. Dans les histoires générales de l’architecture, il est inconnu. »

« Comme le dit mon collègue [Franz] Graf, il est au purgatoire », conclut-elle. Il est temps de le sortir de là, insiste la grande spécialiste du patrimoine moderne de Montréal.