Art engagé

Deux expositions nous présentent la vision particulière des artistes montréalaises Dominique Blain et Kamila Wozniakowska. Il s'agit de leur première manifestation d'envergure dans ce musée. Et le spectateur s'y verra forcé de s'interroger sur sa propre attitude.

Le travail de Dominique Blain est très varié — sculptures, photographies et installations —, mais il évoque avec consistance le même message à caractère social et politique. Une oeuvre accessible qui, par une grande simplicité de moyens, interpelle la conscience sociale du spectateur.

Pour l'artiste, l'effet provoqué par la mise en scène est très important. Dès l'entrée on remarque les deux installations récentes, côtoyant des travaux plus anciens, qui font ressortir le caractère engagé de son exposition. Le parcours ne suit pas de trame chronologique et cherche plutôt à provoquer un dialogue entre les oeuvres.

En juxtaposant des scènes ou objets anodins à des réalités souvent insupportables, l'artiste nous révèle ce que nous avons tendance à dissimuler ou à oublier. Ainsi, cette image de la jeune fille avec son fardeau trop lourd dans Something/Nothing (2003) fait écho aux images de travailleurs dans Duty Free (1989). Ce sont nos habitudes de consommateurs, notre société d'abondance qui sont clairement dénoncées ici. Ces oeuvres satiriques déstabilisent le spectateur en le forçant à s'interroger sur sa propre attitude.

Dans Détails, de 1992, on voit, sur un mur, des photographies en noir et blanc dans un cadre. Mis à part l'aspect vieillot des photos, ces visages d'hommes noirs ou asiatiques n'ont rien à première vue de particulièrement original. Mais de l'autre côté du mur, ils apparaissent dans leur contexte: ces mêmes visages sont ceux de porteurs, à l'époque coloniale. L'oeuvre la plus remarquable est sans doute Rug, de 2000: dans une salle sombre, on s'étonne de voir un tapis persan. En l'observant plus attentivement, on remarque que les motifs géométriques tissés sont en fait des représentations de différents modèles de mines antipersonnel... L'image familière du tapis devient dérangeante, inquiétante. Cette idée est renforcée dans deux montages photographiques dans lesquels on retrouve le même tapis, installé cette fois-ci dans le bureau ovale de la Maison-Blanche et dans une salle des Nations unies à Genève.

Le message est clair mais tend à s'essouffler rapidement. Cette vision manichéenne du monde peut agacer, et certaines oeuvres semblent trop souvent suivre une formule et ne dégagent pas véritablement de profondeur. Malgré cela, on reste séduit par les compositions habiles et ce langage visuel fort, propre à l'artiste.

Comme un bilan

Nous retrouvons cette dimension sociale, mais dans un style très différent, dans l'oeuvre de Kamila Wozniakowska. Dans des tableaux à l'iconographie particulière, elle crée un monde ludique qui interroge le rapport de l'individu à la société.

L'exposition est présentée comme un bilan. Intitulée Le monde comme il va, elle permet de suivre l'évolution de son travail. Au début des années 90, ses peintures mettent en scène des formes humaines grotesques, entrelacées. Des images qui nous font penser un peu à Francis Bacon. Il en ressort une certaine confrontation, un jeu d'attraction/répulsion dans lequel se mêlent amour et violence.

Puis apparaissent ces tableaux étonnants arrangés en petites cases régulières, comme une espèce de bande dessinée ou Storyboard. Le thème du conflit est repris mais d'une manière plus humoristique. Les oeuvres prennent ici un caractère narratif, se présentant comme des histoires ou des fables qu'il faut déchiffrer. Cet arrangement en grilles, ou saynètes, crée un impact graphique singulier. Comme Dominique Blain, elle porte une attention particulière au spectateur, créant des mises en scène théâtrales. Les titres évoquent le caractère de ces toiles: Two Mortal Enemies Seen From A Distance, 1999; Character Assassination, 1996.

La série intitulée Avant et après de 2000 reprend des iconographies célèbres en les repeignant en bleu. Des symboles puissants sont confrontés ou réinterprétés. Nous pouvons voir par exemple le Marat de David (1793) fusionner avec le portrait de Louis XIV d'Hyacinthe Rigaud (1694)... Signalons enfin les cinq triptyques, créés pour l'exposition, qui montrent avec humour des scènes qui font référence à l'histoire de l'art, comme ce Deux théoriciennes tentent d'appliquer la théorie sur la pratique de l'art actuellement en vigueur (2003). De ces oeuvres récentes se dégage un aspect plus parodique qui s'éloigne de la tension caractéristique des autres tableaux.

S'incarnant dans un symbolisme plus difficile à aborder que celui de Dominique Blain, les oeuvres de Kamila Wozniakowska sont tout aussi déstabilisantes. Elles nous interpellent par leur humour et leur ironie et elles nous plaisent par leurs qualités esthétiques. Mettant au centre de leurs discours notre comportement envers l'autre, elles apparaissent finalement aussi comme un portrait complexe de la nature humaine.

Kamila Wozniakowska

Dominique Blain

Du 6 février au 18 avril

Musée d'art contemporain de Montréal

185, rue Sainte-Catherine Ouest