L’oeuvre au noir

Anish Kapoor
Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse Anish Kapoor

Le Vantablack est le nouveau noir, plus sombre que tous les pigments créés jusqu’ici dans les laboratoires ou les ateliers. L’artiste indo-britannique Anish Kapoor vient de s’en réserver l’usage exclusif, ce qui pose de nombreuses questions scientifiques, juridiques, éthiques, et esthétiques.

C’est le noir suprême, le noir absolu, le noir pour les dominer tous, plus profond que l’ultranoir de Pierre Soulages, plus sombre que Dark Vador et encore plus performant que le Super Black de la Nasa. C’est le Vantablack S-VIS, une création des nanotechnologies dont le nom concentré dérive de sa déclinaison complète combinant « black » et « Vertically Aligned Nanotube Arrays », soit des tableaux de nanotubes alignés verticalement.

Cette matière du XXIe siècle se réclame d’un coefficient d’absorption de 99,965 %, nouveau record homologué. Quand la lumière atteint le Vantablack, au lieu de rebondir, elle pénètre dans la forêt des minuscules tubes et s’y retrouve prisonnière. Ne reste que le noir de chez noir.

Photo: Jean-Philippe Ksiazek Agence France-Presse Anish Kapoor

L’application militaire saute aux yeux. Le revêtement furtif permet de masquer les avions de combat. Anish Kapoor, un des artistes contemporains les plus encensés, y a vite vu un usage artistique, lui qui a déjà réalisé de grandes toiles circulaires monochromes créant des illusions de profondeur abyssale. Avec le Vantablack, il pourrait peindre des trous noirs quasi parfaits.

L’artiste indo-britannique a donc obtenu du fabricant Surrey NanoSystems le droit exclusif de l’utiliser dans ses créations. « Le Vantablack n’est généralement pas fait pour une utilisation artistique à cause du processus de fabrication », a expliqué la compagnie anglaise. « C’est pourquoi nous avons décidé d’accorder les droits exclusifs du Vantablack S-VIS aux studios Kapoor afin d’en explorer son utilisation artistique. »

Le bleu Klein

L’information dévoilée début mars a fait le tour du monde et suscité la grogne de plusieurs artistes. « Tous les grands artistes ont eu une fascination pour le noir pur : Turner, Manet, Goya. Ce noir est comme de la dynamite dans le monde de l’art, a déclaré le peintre français Christian Furr. Nous devrions être en mesure de l’utiliser. Ce n’est pas bien qu’il appartienne à un seul homme. »

Le peintre québécois Peter Krausz n’est pas aussi ferme, tout en s’étonnant de l’exclusivité obtenue par Kapoor. « C’est vraiment bizarre », dit le professeur de l’Université de Montréal qui enseigne notamment les cours de techniques picturales. « Je ne comprends pas la possibilité d’arriver à ce monopole, mais je comprends l’intérêt de vouloir utiliser cette couleur qui semble exceptionnelle. »

Le professeur Krausz, joint dans son studio montréalais, cite le cas du peintre Yves Klein qui a breveté en 1960 la formule de son fameux International Klein Blue (IKB) produit selon ses exigences par un marchand de couleurs. En fait, Klein a breveté un procédé de fixation du pigment outremer numéro 1311 et l’IKB a été utilisé pour bien d’autres usages par la suite, y compris par Google récemment. Pour l’artiste, il s’agissait aussi de marquer les rapports entre la technologie et son art abstrait. Anish Kapoor ne pourrait-il pas aussi se réclamer de cette liaison entre deux mondes créatifs ?

« Pour Yves Klein, le copyright sur le bleu est compréhensible puisqu’il a participé à une invention, dit M. Krausz. Obtenir les droits exclusifs sur l’usage d’une couleur, c’est autre chose. À Montréal, Kama vend des pigments qui portent des noms d’artistes montréalais, mais ça ne veut pas dire qu’un autre artiste ne peut pas les utiliser. »

Coup de marketing

Le maître des couleurs Vincent Deshaies, président et fondateur de Kama Pigments, le confirme : la démocratisation de l’accès aux pigments demeure la règle de base. Au moment de l’interview, il terminait un projet autour d’un concours pour choisir dans une palette de cinq mélanges soumis par un artiste professionnel, laquelle serait produite en quantité pour la vente à tous.

« En général, on donne le nom de l’artiste à sa couleur, dit-il en renvoyant à son catalogue où l’on croise le Bleu Sonmor ou le Vert Jodoin. Nous avons toujours fonctionné comme ça. Nous avons commencé avec une quarantaine de couleurs de base et, depuis, nous enrichissons notre gamme avec trois ou quatre suggestions d’artistes. »

Le professionnel des pigments nuance le problème. Au fond, c’est la compagnie NanoSystems qui détient le brevet et elle peut bien vendre son produit à qui bon elle l’entend. « Il s’agit d’une nanoparticule exceptionnelle et, technologiquement, on est en face de quelque chose de très, très fort qui doit coûter un prix de fou,commente M. Deshaies. La compagnie ne devait pas s’attendre à en vendre des masses et le contrat d’exclusivité avec Anish Kapoor ne me semble pas attaquable tout en étant un grand coup de marketing. »

L’avocat Normand Tamaro, spécialiste des droits d’auteur, contextualise encore plus largement ce « grand coup » et ses sources légales. « Depuis le XVe et le XVe siècles, un monopole limité dans le temps est accordé avec un brevet lié à une invention utile en contrepartie de la divulgation de la méthode de fabrication », explique-t-il. « La norme est de vingt ans dans le monde. Il peut donc y avoir un brevet sur une méthode de fabrication d’une couleur. Ça peut choquer, comme c’est choquant qu’il y ait des brevets sur certains médicaments. Je peux donc comprendre la frustration d’un artiste qui voudrait pouvoir avoir accès à ce nouveau noir, dont l’usage est réservé à Anish Kapoor. »

Touche pas à mon rouge !

Les couleurs exploitées dans les logos, voire les équipements des entreprises (les camions, les uniformes…), deviennent des composantes essentielles de l’identité visuelle d’une marque. Une marque se dépose, mais pas une couleur. Par contre, les combinaisons de couleurs (répertoriées à partir des quelque 1000 références du nuancier Pantone) peuvent rendre la protection légale possible. Elle doit alors être en relation avec un produit précis, et la jurisprudence impose de plus en plus de conditions strictes.

Coca-Cola possède son rouge pour les boissons gazeuses depuis plus d’un siècle.

Louboutin a fait breveter les fameuses semelles rouges de ses magnifiques escarpins en 2012.

Orange, compagnie de téléphonie, possède l’orange pantone 151. Hermès a aussi breveté un orangé.

UPS a son brun particulier, qui était le chic des chics au début du XXe siècle à la création de la compagnie.

Redbull a déposé le rapprochement du bleu pantone 2747C et de l’argent pantone 877C caractéristique de ses cannettes. D’ailleurs, la reconnaissance d’agencement de nuances semble plus aisée.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 15 mars 2016 04 h 54

    Naître avec intérêt ou pas, n'est ce pas la grande question

    Intéressant comme préocupation mais sans intérets c'est la stagnation, combien de médicaments dispaissent par manque d'intérêts tellement qu'il y a des compagnies qui se spécialises dans les manques d'intérêts, allons-nous avoir maintenant des compagnies qui vont se spécialisés dans les oubliés des oubliés des produits par manque d'intérêts, serais-ce que nous sommes tous des gens sans intérêts mais qui peuvent le devenir, qu'Einstein l'aimerait celle la

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 15 mars 2016 11 h 26

    Comment

    faire passer un intérêt pécunier en le présentant ainsi : ...l'artiste voulait marquer les rapports entre la technologie et son art abstrait...du beurre !