La contre-culture, un héritage à documenter

Raôul Duguay et Walter Boudreau ont formé Infonie, un groupe issu de la contre-culture.
Photo: Archives Le Devoir Raôul Duguay et Walter Boudreau ont formé Infonie, un groupe issu de la contre-culture.

Elle a marqué l’imaginaire québécois, mouvance sans maître et sans loi autre que l’expression de soi-même. Elle a accouché des incantations de Raôul Duguay et de la prose colérique de Josée Yvon. Pourtant, on ne sait pas où elle commence, ni vraiment à quel moment elle finit. À ce jour, la contre-culture québécoise a fait l’objet de peu d’études. « Il y a peu ou pas de spécialistes de la contre-culture au Québec. C’est un phénomène diffus », explique Frédéric Rondeau, qui vient de diriger un ouvrage sur la question avec Karim Larose, La contre-culture au Québec, publié aux Presses de l’Université de Montréal.

Il faut dire, comme l’affirme Jean-Marc Larrue, qui signe un chapitre sur la contre-culture et le théâtre francophone, que la contre-culture n’avait « ni programme, ni hiérarchie, ni organisation centralisée ». Pour cette raison même, ajoutent Rondeau et Larose en introduction, « il a toujours été difficile de passer outre sa volonté de s’inscrire “contre” et de la définir par ce qu’elle entend affirmer, sur le plan idéologique comme sur le plan esthétique ». Ce mardi 23 février, une table ronde réunira plusieurs auteurs de ce collectif à la librairie Olivieri, à Montréal, pour réfléchir sur l’héritage contre-culturel du Québec.

Le livre situe l’apogée du mouvement contre-culturel québécois entre 1965 et 1975. Bien après, donc, la signature du manifeste Refus global, signé en 1948.

Frédéric Rondeau situe son émergence avec le groupe Nouvel Âge, un regroupement artistique fondé par Serge Lemoyne en 1964. Le groupe Nouvel Âge, dit-il, est représentatif de la contre-culture par son interdisciplinarité. « Mais on ne veut pas en faire un lieu de naissance de la contre-culture, parce que ce serait contraire à l’idée même de contre-culture », dit-il.

La contre-culture, ou plutôt les contre-cultures sont d’autant plus difficiles à cerner qu’elles sont un « phénomène culturel lié à l’individualité, qui valorise le fait que chacun doit tenter de se réaliser ou de s’accomplir par l’écriture, ou par la création de son art ».

Plurielle, donc, la contre-culture est souvent paradoxale. Apolitique en principe, elle accueille les ténors du mouvement de libération du Québec. En 1973, Victor-Lévy Beaulieu écrit : « Le projet québécois, y est contre-culturel parce qu’y est contre les idées reçues, les idées politiques comme les autres ». Pour sa part, dans un article portant sur la reconnaissance du féminisme dans la revue contre-culturelle Mainmise, Marie-Andrée Bergeron affirme que la revue tient « un double discours à propos des femmes et du féminisme ». « En effet, si l’égalité entre les hommes et les femmes est posée comme essentielle à la réalisation du projet de révolution utopiste, la réflexion et les apports théoriques du féminisme — qui, à cette époque, chemine tranquillement des États-Unis vers le Québec — ne sont pas reconnus comme des outils qui permettraient d’accéder réellement à cette égalité ».

Multiple et complexe, la contre-culture a connu un foisonnement considérable que le livre s’attarde précisément à répertorier, jusque dans ses manifestations les plus marginales.

« C’est un peu l’objectif de notre livre de documenter et de découvrir des documents » sur la contre-culture québécoise, poursuit M. Rondeau. Le tout a demandé un travail considérable des chercheurs, dit-il, qui ont dû mettre la main sur des documents qui n’ont souvent pas été republiés.

Sans acte de naissance, donc, la contre-culture n’a pas non plus d’arrêt de mort. Frédéric Rondeau et Karim Larose situent son essoufflement au moment de la tenue de la Rencontre internationale de la contre-culture, à Montréal, en 1975, à cause du caractère institutionnel de l’événement : « La dimension institutionnelle de l’événement — rencontre avec Allen Ginsberg et William Burroughs, organisation de la semaine en ateliers, collaboration de la Bibliothèque nationale du Québec, qui accueille l’événement — s’éloigne de l’esprit contestataire de la contre-culture », écrivent-ils.

La table ronde sur l’ouvrage La contre-culture au Québec réunira Karim Larose, Frédéric Rondeau, Marie-Andrée Bergeron, Simon-Pier Labelle-Hogue et Éric Fillion à la librairie Olivieri, mardi soir à 17 heures.

2 commentaires
  • Jean-Simon Voghel Robert - Inscrit 23 février 2016 08 h 31

    Passéiste

    On en parle comme si c'était fini, en écrire un livre et organiser une table ronde serait en fait des rites funéraires. On évoque son héritage pour mieux signifier sa mort. Pourtant, on dit qu'elle est multiple, complexe, difficile à cerner. On refuse de lui donner un lieu de naissance et on évite de parler de sa disparition. Alors pourquoi en parle-t-on au passé? Où sont les preuves que la contre-culture n'existe plus au Québec? Est-ce la victoire de la pensée unique et de la culture consensuelle? La perspective de l'article est trompeuse en cela qu'elle tente de faire entrer la contre-culture dans une belle boîte qu'on appelle un livre.

  • Gilbert Turp - Abonné 23 février 2016 08 h 52

    Ouf ! Drôle de timing

    Je me souviens bien de certains numérois de Mainmise (mon grand frère l'achetait) qui faisaient l'apologie de la pédophilie. Du moins dans certaines bandes dessinées. Ça va chauffer à Olivieri.