Claude Jutra en 18 chapitres

La biographie du cinéaste que signe Yves Lever, et qui vient de paraître aux Éditions du Boréal, propose une plongée dans l’univers mental de Claude Jutra, mais aussi dans l’histoire du Québec.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir La biographie du cinéaste que signe Yves Lever, et qui vient de paraître aux Éditions du Boréal, propose une plongée dans l’univers mental de Claude Jutra, mais aussi dans l’histoire du Québec.

Il a fait l’histoire du cinéma québécois, avant de le quitter brusquement en s’élançant en bas du pont Jacques-Cartier, fuyant les conséquences de la maladie d’Alzheimer. Il a signé les classiques que sont Mon oncle Antoine ou Kamouraska, mais a aussi présidé à l’avènement du cinéma direct et à la création de la Cinémathèque québécoise. Trente ans avant l’avènement d’Internet, Claude Jutra entrevoyait la révolution technologique. La biographie du cinéaste que signe Yves Lever, et qui vient de paraître aux Éditions du Boréal, propose une plongée dans l’univers mental de Claude Jutra, mais aussi dans l’histoire du Québec, bien au-delà des quelques pages qui évoquent de potentielles relations sexuelles qu’il aurait eues avec de jeunes garçons.

Basé sur une partie des archives personnelles de Jutra (certaines étant sous embargo jusqu’en 2040), mais aussi sur diverses entrevues, le livre saisit l’homme que sa mère voulait médecin, mais qui est devenu cinéaste, grand admirateur de Chaplin et de Cocteau, qui rêvait, très tôt, de faire un « grand cinéma d’oeuvre d’art ».

Après avoir terminé sa médecine, donc, Jutra choisit plutôt l’art de raconter des histoires, qu’il aurait d’abord développé chez les scouts autour des feux de camp. Dès le premier générique où apparaît son nom, dans Pierrot des bois, il fait disparaître le « s », à la fin de « Jutras », pour éviter les erreurs de prononciation. Puis, à Montréal, il joue pour Norman McLaren dans le film Il était une chaise, dans lequel une chaise se rebelle contre un intellectuel, qui veut s’asseoir dessus.

Jutra écrivait beaucoup. Des poèmes, mais aussi un journal personnel. Il expérimente le cinéma direct avec Félix Leclerc, troubadour, dont la caméra ne se dissimule pas. C’est à cette époque qu’il signe une réflexion sur le Québec qui, si elle avait été publiée, aurait pu annoncer le fameux texte La fatigue culturelle du Canada français, signé par Hubert Aquin, trois ans plus tard, note Lever.

Peuple dépassé

« Pour résumer, nous sommes un peuple dépassé par ses ressources, et privé de moyens pour les exploiter. Nous sommes gênés dans notre autonomie financière, et nous ne possédons pas une culture dont nous pourrions nous réclamer. » Il écrit aussi : « Que fait le jeune Canadien pour soulager sa carence en spectacles et en stimulation intellectuelle ? Il vide son compte de banque et va passer une semaine à New York. Nous sommes donc un peu une province américaine, de fait sinon de droit. »

Du film À tout prendre, où il continue d’expérimenter le cinéma direct, Jutra dira plus tard « pour moi, À tout prendre a été absolument tout. J’y ai mis le paquet, j’ai dit dans ce film l’essentiel de ce que j’avais à dire ». Le livre compte d’ailleurs une photographie d’une scène de film, où Claude Jutra pose avec Johanne Harrelle : « Est-ce que tu aimes les garçons ? », lui demande-t-elle.

Avec Mon oncle Antoine, en 1971, il signe son plus grand succès. « Aucun film canadien n’a encore été aussi reconnu au Canada et à l’étranger que Mon oncle Antoine », écrit Lever. Plus tard, Jutra sera déçu de ne pas obtenir la même reconnaissance à l’étranger pour Kamouraska, inspiré du roman d’Anne Hébert. On le sait, Jutra souffrait d’importantes pertes de mémoire en 1986, lorsqu’il s’est suicidé à Montréal. Factuel, admiratif sans être complaisant, l’ouvrage a le mérite de reconstituer une partie de cette mémoire pour la postérité.

Claude Jutra. Biographie

Yves Lever, Boréal, Montréal, 2016, 360 pages

3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 février 2016 09 h 36

    Parlant de «Mon oncle Antoine»

    Il est présenté à TFO à 0 h 30, ce mercredi matin.

  • Gilles Roy - Inscrit 16 février 2016 10 h 44

    Je cite

    «Factuel, admiratif sans être complaisant...». Étrange, non, que le mot «factuel» ressorte comme une qualité, plutôt que comme un «attendu». Ça en dit un brin sur l'esprit de complaisance et de réinvention qui aurait pu prévaloir.

  • Carmen Labelle - Abonnée 16 février 2016 21 h 39

    Ces quelques pages , qui porte ombrage avec ses témoignsges indirects à une personne qui ne peut plus se défendre suffisent à m'enlever l'envie de lire ce bouquin