La vraie vie, côté jardin

Pendant le tournage de «Nomads : Maasai», une immersion dans les coutumes et les traditions d’une communauté maasai du Kenya, le studio Félix&Paul a passé une journée à faire vivre aux 150 villageois l’expérience de «Nomads : Herders», filmé dans une yourte d’éleveurs yak nomades en Mongolie.
Photo: Félix&Paul Pendant le tournage de «Nomads : Maasai», une immersion dans les coutumes et les traditions d’une communauté maasai du Kenya, le studio Félix&Paul a passé une journée à faire vivre aux 150 villageois l’expérience de «Nomads : Herders», filmé dans une yourte d’éleveurs yak nomades en Mongolie.
En croisant une technologie futuriste et une narration très intime du monde, la réalité virtuelle fabrique un nouveau pouvoir : transposer les êtres humains là où ils ne sont jamais allés et n’iront peut-être jamais, dans un « vrai » lointain (ou plus proche) qui, lui, les décentre. Cette expérience en expansion a maintenant un espace permanent au Centre Phi, où les oeuvres se renouvelleront suivant un cycle régulier. Tour du jardin.


Qui dit réalité virtuelle, dit réalité de l’espace, des gens, de la lumière, du son, des gestes. Avec une paire de lunettes et des écouteurs, le monde devient un horizon sur 360 degrés. Mais que virtuel, tout cela ?

Pas seulement. « C’est un médium de rapprochement humain, avance Félix Lajeunesse, cofondateur du studio montréalais Félix & Paul. L’expérience de l’autre est très forte, beaucoup plus viscérale et profonde que ce que le cinéma peut communiquer. »

Deux des quatre productions choisies pour inaugurer la première « saison » du jardin au Centre Phi ont été produites par Félix & Paul — Inside Impact : East Africa et Nomads : Maasai, le nouvel épisode de leur série sur les cultures du monde. Clouds Over Sidra et Waves of Grace, des réalisations de Chris Milk et Gabo Arora, créées par le studio américain Vrse. works, complètent la première programmation axée sur les enjeux du XXIe siècle — épidémies, camps de réfugiés, travail humanitaire… Du concret.

C’est à la fois l’abondance d’oeuvres et l’engouement du public qui a aiguillé l’équipe du Centre Phi vers l’idée d’un espace permanent, en accès libre, branché sur l’actualité du genre. « Avec Sensory Stories, on a vu qu’il y a un appétit, une curiosité pour toutes ces nouvelles technologies », observe Myriam Achard, directrice des communications au Centre Phi, qui a chapeauté le commissariat collectif du projet. Suivant les saisons, l’espace (qui pourrait s’agrandir) changera de thématique, présentera des fictions comme des documentaires et des animations. « On va toujours essayer de trouver un lien qui unit les oeuvres. Et comme il s’en crée beaucoup, le choix est vaste. »

D’autres vies

Ce qui fait la force de la réalité virtuelle — ceux qui l’ont tentée sauront en juger — réside dans l’illusion d’être au centre de tout. De croire qu’on peut toucher, chanter, rire nous aussi, qu’on peut heurter quelqu’un ou qu’il faut se lever pour suivre le flot.

Des utilisateurs le feront d’ailleurs lors de notre passage au deuxième étage du Centre Phi, au point d’oublier leur propre réalité. C’est là une illustration de la « relation » qui se créeentre sujet et objet — et cela, dans un court laps de temps. « La réalité virtuelle rend floue la distance qui existe entre toi et l’histoire, avance Félix Lajeunesse. Du coup, tu deviens au coeur d’un moment. Ça t’arrive, à toi, directement. »

Jugeons par l’expérience. Dans Clouds Over Sidra, une Syrienne de 12 ans narre son quotidien dans le camp de réfugiés de Za’atari, en Jordanie, où vivent quelque 80 000 personnes dans l’espoir d’un jour pouvoir retourner à la maison. Quand des enfants, qui forment plus de la moitié de la population du camp, s’agglutinent autour de la caméra, la petite Sidra glisse : « Sometimes I think we are the ones in charge. » On pourrait pleurer.

Dans Waves of Grace, une autre femme, celle-là survivante de l’Ebola, raconte l’épidémie au Liberia, sa maladie, sa peur de mourir, la perte de son mari, mais aussi son espoir de voir son pays revivre, comme elle. « Lord, you raised me from the dead. Thank you for making me a phoenix, for being born again. » Commandées par les Nations unies, ces deux oeuvres montrent une réalité dure, mais surtout une vie triomphante.

Être au coeur

Dans Nomads : Maasai, une immersion dans les coutumes et les traditions d’une communauté maasai du Kenya, la mécanique d’idéation de la réalité virtuelle transparaît — soit une approche graduelle de l’espace et des gens, où l’on devient un personnage invisible. « On traite la caméra de manière complètement anthropomorphique, compare Félix Lajeunesse. Ce n’est pas une caméra, c’est une personne qu’on place dans un environnement, dans une scène, un moment, et on travaille le médium à partir de cette notion-là. »

Ce processus de création plus lent, tant à la production qu’à la postproduction, est nécessaire pour respecter l’intention d’un film aussi intime. À preuve : pour Inside Impact : East Africa, le studio Félix & Paul s’est rendu en Afrique de l’Est avec l’ancien président américain Bill Clinton pour faire un « bilan » annuel de la Clinton Global Initiative.

Malgré le format plus officiel, la fondation a accepté leurs conditions. « On est assez fermes : il faut que ça respire, que ce ne soit pas tapissé mur à mur de narration, que le spectateur ait le temps de le vivre, que ce ne soit pas manipulateur ni directif. »

 
Un premier voyage
 

Preuve que le pont culturel peut se tendre dans tous les sens ? Lorsqu’ils ont tourné Nomads : Maasai, Félix & Paul a passé une journée entière à faire vivre aux 150 villageois l’expérience Nomads : Herders, filmé dans une yourte d’éleveurs yak nomades en Mongolie. Enfants comme vieillards.
 

C’était leur premier voyage par la réalité virtuelle, pour certains un premier voyage tout court. Une culture reculée qui en découvre une autre, tout aussi reculée. « Ça donne un point de vue privilégié d’une réalité culturelle à laquelle tu ne te connecteras probablement jamais dans ta vie, juge Félix Lajeunesse. C’est au-delà du voyage. »

Jardin de réalité virtuelle - Les enjeux du XXIe siècle

Jusqu’au 31 mars au Centre Phi, 406 rue Saint-Pierre. Entrée libre.