Le journal d’Anne Frank sera-t-il dans le domaine public vendredi?

Le passeport d’Anne Frank posé sur des cahiers de son journal, qu’elle écrivit dans les combles de la maison d’Amsterdam entre juin 1942 et le 4 août 1944
Photo: Agence France-Presse Le passeport d’Anne Frank posé sur des cahiers de son journal, qu’elle écrivit dans les combles de la maison d’Amsterdam entre juin 1942 et le 4 août 1944

Alors que beaucoup considèrent que le journal d’Anne Frank entrera le 1er janvier dans le domaine public, le Fonds Anne Frank contre-attaque et menace ceux qui ont promis de le mettre en ligne.

L’histoire aurait pu être simple, relever de l’évidence, même. Nous aurions, dans deux jours, pu célébrer comme il se doit l’entrée du célèbre journal d’Anne Frank dans le domaine public. Une occasion rêvée pour se remémorer l’importance de l’oeuvre de la jeune diariste décédée en 1945 à Bergen-Belsen. Le droit d’auteur est ainsi fait que c’est le 1er janvier de chaque année que de nombreuses oeuvres entrent — s’élèvent, insistent certains — dans le domaine public. Soixante-dix ans après la mort de l’auteur, ce qu’il a produit devient un bien commun et, à ce titre, personne n’a plus le droit de demander une contrepartie financière pour son utilisation ou sa diffusion. Ainsi, le 1er janvier 2016, pour les écrits de Paul Valéry, d’Adolf Hitler, de Franklin Roosevelt, et, donc, d’Anne Frank. Mais le Fonds Anne Frank, fondé en 1963 à Bâle par le père de la jeune fille, Otto Frank, et qui détient des droits patrimoniaux du journal, n’est pas de cet avis et considère qu’aucune des deux versions qui existent (celle expurgée par son père, publiée en 1947, et la version intégrale, publiée en 1986) ne sera concernée par le domaine public en 2016. C’est là que ça se complique.

Début octobre, Olivier Ertzscheid, maître de conférences en sciences de l’information connu pour son blogue affordance.info, publie une lettre à Anne Frank dans laquelle il s’émeut avec des mots très justes qu’il faille « attendre un siècle après la mort d’une jeune femme juive de 16 ans dans un camp de concentration pour que son témoignage, son journal, son oeuvre, puisse entrer dans le domaine public ». Il décide à la suite de ce texte de mettre en ligne les deux versions du texte, tout en sachant qu’il s’agissait alors d’un acte illégal. Son geste ne passe pas inaperçu, et de nombreuses personnes lui emboîtent le pas et mettent aussi à disposition le texte sur leur site. Parmi elles, Isabelle Attard, députée de Nouvelle Donne du Calvados. Un mois plus tard, à la suite d’une mise en demeure du Livre de Poche, Olivier Ertzscheid retire les fichiers de son site : il s’agissait des versions en français qui restent protégées par le droit des traducteurs. Mais il maintient ses propos et assure, tout comme Isabelle Attard, qu’il mettra en ligne le texte en version originale néerlandaise le 1er janvier 2016.

Il aura fallu attendre cette semaine, à quelques jours de la date fatidique, pour que le Fonds Anne Frank réagisse. Le maître de conférence et la députée ont ainsi reçu chacun un joli courrier des avocats du Fonds. Le premier a publié le sien sur son site. La lettre commence par rappeler sa position sans équivoque concernant l’entrée dans le domaine public du journal : ce ne sera pas avant plusieurs années. Mais c’est la suite qui retient l’attention : le courrier liste plusieurs injonctions auxquelles Olivier Ertzscheid doit se conformer dans les cinq jours : renoncer à la mise en ligne de quelque version que ce soit du journald’Anne Frank, expliquer sur son blogue qu’il n’avait pas bien compris les tenants et les aboutissants de l’affaire, informer tous les médias avec qui il a été en contact du fait qu’il a reconsidéré son geste et transmettre à l’avocat des preuves de ces contacts. Et le courrier de préciser qu’il devra s’acquitter de 1000 euros par jour et par injonction non suivie.

« Je m’étonnais de ne pas avoir de leurs nouvelles, surtout depuis les 15 derniers jours, à la suite de la parution d’un article sur le sujet dans le New York Times, explique Olivier Ertzscheid. Leur courrier, c’est avant tout une approche d’intimidation, à l’anglo-saxonne. » Il prend cependant la chose au sérieux : « Ce n’est pas mon objectif de devenir un martyr de la cause. Mais quoi qu’il arrive, je vais continuer à défendre l’entrée dans le domaine public du texte d’origine en version originale. Et s’il le faut, je suis prêt à assumer et à le mettre en ligne, en espérant que je ne sois pas le seul ». Il ne le sera pas, puisque du côté d’Isabelle Attard, le discours est tout aussi résolu. « Je n’ai encore rien fait, et je reçois déjà des menaces, s’amuse-t-elle. Ils m’expliquent que c’est une honte de faire ça en tant que parlementaire, que c’est comme si j’avais incité les gens à abîmer la voiture de quelqu’un. C’est à se demander s’ils sont vraiment avocats. Dans leurs explications, ils ne cessent de sortir de la loi pour rentrer dans le pathos. Je mettrai bien le texte en ligne dans les premiers jours de janvier. »

La députée insiste sur l’importance de la portée symbolique de ce geste : « Le journal est extrêmement important à mes yeux, et le priver de domaine public, c’est dommageable pour la mémoire d’Anne Frank. Le domaine public permettra à la Terre entière d’en faire des choses bénéfiques pour tout le monde ». Olivier Ertzscheid, de son côté, pointe un autre symbole : « Le 1er janvier 2016, l’histoire fait que plein d’oeuvres antisémites, dont Mein Kampf, entrent elles aussi dans le domaine public. Il est aberrant que Le journal d’Anne Frank ne soit pas là pour contrebalancer ça. » Mais ça ne suffira malheureusement pas à convaincre les ayants droit. Le maître de conférences reconnaît : « Quoiqu’il arrive, le débat ne pourra être définitivement tranché que par un juge. »

Et ce dernier aura du boulot. Il lui faudra en effet décider quelle interprétation du droit d’auteur s’applique pour Le journal d’Anne Frank au sujet de la règle des 70 ans après la mort de l’auteur, le Fonds entend appliquer celle des 70 ans après la mort d’Otto Frank en 1980 pour la version retravaillée, et la règle qui avait cours en 1986 pour le texte intégral, à savoir 50 ans après la date de publication. Ce qui nous emmène respectivement en 2050 et en 2036.