«Agatha Christie, ma grand-mère»

À Ur, ville de la Mésopotamie antique, dans l’actuel Irak en 1931. On aperçoit Max Mallowan, Agatha Christie et Leonard Wooley, important archéologue.
Photo: Collection John Mallowan, Londres À Ur, ville de la Mésopotamie antique, dans l’actuel Irak en 1931. On aperçoit Max Mallowan, Agatha Christie et Leonard Wooley, important archéologue.
Présentée dès mardi à l’occasion du 125e anniversaire de naissance de la romancière, l’exposition Sur les traces d’Agatha Christie lève le voile sur l’autre champ d’expertise de la reine du crime : l’archéologie. Il ne s’agit là que d’un des aspects de la personne derrière le personnage public sur lesquels revient son petit-fils Mathew Prichard.
 

Mort sur le Nil, Rendez-vous à Bagdad, Meurtre en Mésopotamie et Rendez-vous avec la mort : tous ces romans policiers campés en contrées exotiques attestent, au premier plan ou en filigrane, de la passion d’Agatha Christie pour l’archéologie. Une discipline, pour le compte, qu’elle pratiqua en professionnelle en compagnie de son second mari, Max Mallowan. Profitant de ce que la bien-aimée créatrice de Miss Marple et d’Hercule Poirot est née il y a 125 ans cette année, le musée Pointe-à-Callière propose au public de découvrir, du 8 décembre au 17 avril, ce pan méconnu de sa vie. Au menu : artefacts rares, enregistrements audio inédits, reproduction de deux wagons de l’Orient-Express, entre autres. Or, pour monter une telle exposition, le concours de Mathew Prichard, petit-fils et directeur de la succession d’Agatha Christie, était essentiel. Le Devoir l’a rencontré peu après son arrivée dans la métropole mercredi soir.

Comme l’explique Mathew Prichard, l’attrait de sa grand-mère pour l’archéologie n’a pas qu’engendré des histoires de meurtres. Il se trouve aussi à l’origine d’une grande histoire d’amour.

« Après la mort de sa mère et son divorce d’avec mon grand-père [Archibald Christie], son premier mari, ma grand-mère a vécu une période morose », explique Mathew Prichard, fils unique de la fille unique d’Agatha Christie, Rosalind Prichard, née Christie.


« Aussi, en 1929, elle est partie en voyage pour se changer les idées. Elle voulait depuis longtemps visiter l’Inde, mais on lui a plutôt recommandé Bagdad. Elle a traversé l’Europe jusqu’en Irak à bord de l’Orient-Express, qui sera plus tard le décor d’un de ses romans les plus célèbres. À bord du train, une dame un peu envahissante [une autre figure très présente dans l’oeuvre de l’auteure] l’a convaincue de la laisser lui présenter une amie installée à Ur, Katharine Woolley, une admiratrice. Là-bas, elles ont visité le chantier du célèbre archéologue Leonard Woolley, l’époux de Katharine. Ils sont devenus amis et, lorsque les Woolley ont réitéré l’invitation l’année suivante, ma grand-mère a fait la connaissance de l’assistant de Leonard, Max Mallowan. Ils se sont mariés cette année-là, en 1930. »

Une anticonformiste

Ensemble, le couple Christie-Mallowan a participé à des fouilles pendant plus de trente ans, principalement en Mésopotamie, une région du Moyen-Orient circonscrite essentiellement entre l’Irak et la Syrie, et qui est considérée comme le berceau de la civilisation.

« Max était plus jeune qu’elle, ce qui n’était pas courant. Il était très professionnel, très académique ; tout le contraire de ma grand-mère. Rien ne les prédisposait à si bien s’entendre, et pourtant ! Elle a appelé cette période subséquente de sa vie son “deuxième printemps”. Plusieurs de ses romans les plus marquants ont été écrits durant cette époque. »


« Un autre aspect rarement évoqué est le fait que c’est ma grand-mère qui était la pourvoyeuse du ménage. Max est devenu un archéologue de renom, mais même célèbre, un archéologue ne gagne pas des fortunes. Bref, sur ce plan-là aussi, ma grand-mère a fait montre d’anticonformisme. »

Une observatrice

Une bonne partie du public est peu familière avec ce second métier d’archéologue. Ce n’est guère étonnant dans la mesure où, en dépit de son immense notoriété, Agatha Christie protégea toujours sa vie privée. Prenez sa disparition mystérieuse pendant près de deux semaines, en 1926, après que son premier conjoint lui eut annoncé qu’il la quittait. Jamais elle ne revint sur l’épisode, même pas dans son autobiographie publiée après sa mort, selon ses voeux (Une autobiographie, éditions du Masque).

« Elle tenait à préserver sa vie familiale. Toutefois, il faut comprendre que la célébrité n’était pas vécue de la même manière, à l’époque. Il n’y avait pas de télévision, média ayant largement contribué selon moi au culte de la célébrité. Ma grand-mère pouvait sans problème aller au restaurant sans que les gens sachent nécessairement qui elle était. Elle n’a, de sa vie, jamais participé à une séance de signatures. Ce n’était pas dans les moeurs. Et je crois qu’elle aurait détesté ça », précise Mathew Prichard en y allant d’un sourire entendu.

Vrai qu’Agatha Christie, une observatrice au regard aiguisé, était plutôt du genre à rester en retrait. À cet égard, son petit-fils se souvient d’une femme qui écoutait plus qu’elle ne parlait. D’où cette aisance, sans doute, qu’avait Agatha Christie à concevoir des intrigues qui reposent sur les motivations psychologiques, souvent troubles, de personnages tridimensionnels.

Mais dans le quotidien, quelle incidence cette faculté d’écoute avait-elle sur leur relation ?

« Je me confiais beaucoup à elle, mais pas consciemment, répond Mathew Prichard après un temps de réflexion. Je pense que pour les enfants en général, il est plus facile de se confier à ses grands-parents qu’à ses parents. Et ma grand-mère m’écoutait, justement, sans le moindre jugement, sans la moindre trace de condescendance. C’était facile de lui parler. »

Une aventurière

Le moment venu, Mathew Prichard se vit confier par sa grand-mère la gestion de son imposante succession. Outre la question des droits d’auteur, celle-ci inclut la production de différentes séries télévisées (Poirot et Marple !), la maison familiale de Greenway devenue musée, mais aussi une somme énorme d’archives.

C’est d’ailleurs dans une boîte demeurée intouchée durant des décennies que Mathew Prichard découvrit l’abondante correspondance qu’Agatha Christie entretint avec sa mère en 1922 quand Archibald Christie et elle effectuèrent un tour du monde qui dura dix mois (et les amena notamment à Montréal). Ainsi, il appert qu’Agatha Christie eut la piqûre des voyages, et de l’aventure, bien avant 1929. Pour l’anecdote, lesdites lettres, longues et imagées, constituent la matière première d’un fabuleux ouvrage que Mathew Prichard publia en 2012 (The Grand Tour, HarperCollins).

À l’évidence, cette expérience fut charnière, en témoignent tous ces romans qu’elle campa par la suite en pays étrangers.

« J’ignore d’où lui venait son goût du voyage et de l’aventure. D’autant que c’était passablement compliqué, alors. Sa grande curiosité, sans doute. »

Et Mathew Prichard, a-t-il déjà lui aussi voyagé en compagnie de sa grand-mère ?

« Oh, oui ! À partir de l’âge de 11 ans, je l’ai régulièrement accompagnée. Et elle a fini par le faire, ce fameux voyage en Inde. J’étais avec elle. »

Extrait de «Meurtre en Mésopotamie»

— Il s’agit d’une Mme Leidner. Le mari est américain — américano-suédois, pour être précis. Il est à la tête d’un important chantier de fouilles.

Et il m’expliqua comment cette mission américaine explorait le site d’une vaste cité assyrienne, dans le genre de Ninive. Le camp de base de la mission n’était guère éloigné d’Hassanieh mais néanmoins isolé, et le Pr Leidner se faisait depuis quelque temps du souci pour la santé de sa femme.

— Il ne s’est pas montré très explicite, mais il semblerait qu’elle soit en proie à des accès de terreurs nerveuses à répétition.

— Est-ce qu’elle est seule du matin au soir avec les indigènes ?

— Oh, non ! Ils sont tout un groupe, sept ou huit. Et ça m’étonnerait qu’elle soit jamais seule. Mais elle a quand même réussi à s’abîmer les nerfs. Leidner croule sous les responsabilités, mais il est fou de sa femme et s’inquiète de la voir dans cet état-là. Il serait soulagé qu’une personne de bon sens et médicalement qualifiée la surveille.

— Et qu’est-ce que Mme Leidner elle-même pense de ça ?

[…]

— Oh, je ne l’ai pas eue en consultation ! De toute façon, et pour un tas de raisons, je n’ai pas l’heur de lui plaire. C’est Leidner qui est venu me parler de son idée. Eh bien, mademoiselle, qu’en dites-vous ? Le chantier est prolongé de deux mois : ça vous donnerait l’occasion de connaître un peu le pays avant de rentrer chez vous. Et des fouilles, ça ne manque pas d’intérêt.
 
Agatha Christie


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