La philosophie avec culot et engagement physique

André Glucksmann en janvier 2012
Photo: Jacques Demarthon Agence France-Presse André Glucksmann en janvier 2012

Il a eu le culot de se lever et de demander une minute de silence en hommage aux combattants du peuple tchétchène. Il fallait voir la tête des officiels et du chef d’état-major des armées russes, ce jour de l’année 2000 dans une salle de conférence au centre de Moscou. Empêtrés dans l’hésitation, les représentants de la Russie de Vladimir Poutine se sont sentis obligés de se lever à leur tour. André Glucksmann est resté de marbre face à eux, tenant la minute debout avec ses amis Bernard-Henri Lévy, Romain Goupil et Gilles Herzog.

Le culot et l’engagement physique, c’était une marque de « Glucks », comme l’appelaient ses intimes, l’ex-« nouveau philosophe », pamphlétaire et homme de terrain, obsédé qu’il était par l’obligation de combattre le mal et de défendre les droits de la personne. C’est un très grand monsieur qui vient de mourir à Paris dans la nuit du 9 novembre, à l’âge de 78 ans (il était né en juin 1937).

Il a fini par rendre les armes, lui qui était toujours prêt à monter au front et à se rendre sur le terrain, y compris en clandestin en Tchétchénie, avec l’esprit de résistance que lui avait insufflé sa mère, déjà rebelle dans le camp de concentration où les rafles de Vichy et les nazis l’avaient envoyée. Il est mort entouré de sa femme, Fanfan, de son ami Romain Goupil et de son fils Raphaël, infatigable militant comme lui, dans son étrange appartement vieillot de l’ancien quartier des fourreurs, rue du Faubourg-Poissonnière, où l’immense salon avait pris l’habitude d’accueillir sur des matelas toutes sortes d’opposants aux guerres et aux dictateurs.

Intransigeance

 

En pensant à Glucksmann, on revoit ce visage si particulier, ses cheveux qu’il gardait obstinément taillés en bol comme un chanteur des années 1970, avec toutes les nuances de gris apportées par l’âge, et ces sourcils blancs, dans les dernières années, qui lui donnaient encore plus un air de vieux sage. La douceur très particulière de son visage tranchait bizarrement avec ses prises de parole et son intransigeance dans ses combats, comme avec ces restes de gouaille populaire qu’il cultivait et qui le distinguaient de ses homologues, tel son distingué ami BHL.

Il était l’un des personnages de la bande dessinée de Claire Bretécher qui faisait le bonheur des lecteurs du Nouvel Observateur dans les années 1970 : Les frustrés, sortes d’ancêtres des bobos d’aujourd’hui, dont Glucksmann était l’un des gourous, figure de proue de ces intellectuels bizarres, aussi brillants que beaux gosses et sexy.

La France entière le découvre dans une fameuse émission d’Apostrophes en 1977, à l’occasion de l’apparition publique et télévisée de l’ensemble du groupe des « nouveaux philosophes », aux côtés de Bernard-Henri Lévy. C’est lui qui impulse le mouvement de rupture avec le marxisme, à une époque où le Parti communiste dépassait les 20 % de l’électorat dans des milieux d’intellectuels de gauche « qui lisaient peu Aron, mais faisaient confiance à Glucks », confie au Monde l’écrivain Pascal Bruckner, son ami depuis les années 1980. Pour Romain Goupil, André Glucksmann a alors provoqué une véritable révolution : « Il faut désespérer Billancourt », disait celui qui avait été l’un des premiers à déclarer publiquement que la lecture de Soljenitsyne, victime du Goulag soviétique, avait changé sa vie.

Diplomatie d’interventionnisme

Une photo légendaire le montre, en 1979, de nouveau aux côtés de Jean-Paul Sartre, Raymond Aron et Michel Foucault, sur le perron de l’Élysée, dont Valéry Giscard d’Estaing était alors le locataire, pour soutenir les réfugiés vietnamiens au nom de l’entreprise « Un bateau pour le Vietnam ». À sa façon, ce moment préfigure une diplomatie d’interventionnisme dépassant les clivages gauche-droite, menée au nom des droits de la personne après la guerre froide. Ils introduisent une idée nouvelle à laquelle sont associés Bernard Kouchner et la création de Médecins sans frontières : devant la torture et la souffrance, il n’y a pas à choisir son camp.

Lien entre les époques

 

La bande à Glucks. André Glucksmann est un homme qui fait le lien entre les époques et les générations. Il fédère autour de lui un groupe d’intellectuels intervenant régulièrement dans toutes les causes où le droit leur paraissait violé et où l’on pouvait déceler des restes de totalitarisme, par exemple lors de l’annulation des élections algériennes, en 1992, après la victoire du Front islamique du salut (FIS), ou lors des guerres dans l’ex-Yougoslavie. André Glucksmann n’hésite pas à aller haranguer les étudiants de Belgrade contre le président serbe Slobodan Milosevic, se souvient Pascal Bruckner. De même n’hésite-t-il pas à se retrouver avec les Tchétchènes qu’il soutient dans leurs tranchées, alors que Vladimir Poutine organise la guerre et les massacres contre leur indépendance.

« C’était un homme intransigeant qui avait transposé l’intransigeance du communisme dans l’anticommunisme », note Pascal Bruckner. Cette intransigeance, il l’avait héritée de ses parents originaires d’Europe de l’Est et de culture autrichienne, militants sionistes de gauche devenus communistes, qui s’étaient rencontrés à Jérusalem à la fin des années 1920. André Glucksmann, parfait germaniste, aimait raconter que sa mère avait été séduite par son père parce qu’elle avait repéré dans la poche de son veston un exemplaire du célèbre journal satirique de Karl Kraus, Die Fackel. Tous les deux retournent ensemble en Allemagne en 1933 pour créer des cellules de résistance au nazisme, puis se réfugient à Paris, où, tout en s’engageant dans l’Internationale communiste, ils évitent le dangereux « retour en URSS ».

Gendarmes impressionnés

 

Sur une photo, le petit André a la mine fâchée et les poings fermés, enfant caché pendant la guerre, tandis que sa mère s’engage dans la Résistance avec une hargne telle qu’elle réussit, lors des rafles de l’été 1942, à impressionner les gendarmes de Vichy, qui préfèrent la laisser partir du camp où elle est internée avec ses deux filles. André, seul de la fratrie à être né sur le territoire français, en tirera un précepte de vie : « La leçon que j’en ai tirée plus tard, a-t-il confié au Monde, c’était que protester, c’est efficace, mieux vaut l’ouvrir. »

Dans l’après-guerre, le théâtre de sa jeunesse est la banlieue lyonnaise et le lycée La Martinière des faubourgs de Lyon. Le même que celui fréquenté des décennies plus tard par le terroriste Khaled Kelkal, s’amusait-il à rappeler, lui qui aimait souligner la familiarité qu’il entretenait avec les milieux populaires, qui le distinguaient de ses futurs collègues normaliens. Il évolue dans une galaxie communiste, celle où les enfants lisent Pif le chien et où tout le monde vibre à chaque succès soviétique. Il y fait de bonnes études qui le mènent à l’École normale supérieure de Saint-Cloud, puis à l’agrégation de philosophie, qu’il obtient en 1961.

Prise de guerre

 

Dans les années 1960, tout en militant à l’Union des étudiants communistes (UEC), il fréquente le séminaire de Raymond Aron. Le théoricisme exacerbé des marxistes althussériens de l’époque lui inspire, en 1966, un de ses premiers articles scientifiques, paru dans le périodique Action, proche du PC : Le structuralisme ventriloque, consacré à Louis Althusser, qu’il n’aimait guère. Le même souci de l’actualité et des réalités l’amène à délaisser les objets traditionnels de la métaphysique pour s’intéresser philosophiquement à la géopolitique, la guerre, la dissuasion nucléaire, ainsi qu’à des penseurs de la stratégie militaire comme Sun Tzu ou Clausewitz, d’ailleurs lus ardemment par les communistes chinois.

Le maoïsme, auquel son nom est associé, il a préféré s’en souvenir comme d’un épisode de quelques années, celles de Mai et de l’après-Mai 68. Tout en se revendiquant homme de gauche, ses engagements futurs en feront tantôt un atlantiste, un soutien de l’intervention en Irak, en Libye et, aux yeux de certains, la figure de proue d’un certain néoconservatisme à la française. En 2007, son soutien affiché à la candidature de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle fera beaucoup pour rallier un électorat qui n’en était pas friand. Là encore, il joue le rôle de lien entre des univers a priori incompatibles.

En dépit de la Légion d’honneur que lui décerne en 2009 l’ancien président de la République, trop fier de cette prise de guerre, l’hostilité de Glucksmann envers Poutine, dont se rapproche Nicolas Sarkozy, en fera tout sauf un conseiller du prince. Pour ceux qui ont désapprouvé ce soutien insolite, il laisse le souvenir d’un homme pour qui les idées étaient des passions.