Déshabiller Gainsbourg

Michel Piccoli, Jane Birkin et Hervé Pierre porteront les mots de Serge Gainsbourg sur scène jeudi soir, à Montréal.
Photo: Pascal Victor Michel Piccoli, Jane Birkin et Hervé Pierre porteront les mots de Serge Gainsbourg sur scène jeudi soir, à Montréal.

C’est Gainsbourg avant la musique, dans la lumière crue des mots. Sa muse Jane Birkin ainsi que les comédiens Michel Piccoli et Hervé Pierre seront à Montréal pour un seul soir, jeudi, et diront les mots de Gainsbourg sur scène, invités par le Festival international de littérature.

Et la prose de Gainsbourg ne perd rien à se déshabiller un peu. Au contraire.

En entrevue, Jane Birkin raconte comment on redécouvre chacun des textes, du plus fou au plus sombre, sans la musique. Même grand-mère, l’actrice a gardé sa voix flûtée et son accent d’Anglaise au téléphone.

« Des chansons comme Poupée de cire et poupée de son, ont été écrites pour France Gall, avant moi. Je croyais que c’était des chansons légères, qui ne valaient pas grand-chose. Mais quand on enlève la musique, c’est désespéré, c’est fou », dit-elle.

Interprétées successivement par Michel Piccoli et Hervé Pierre, les Variations sur Marilou livrent aussi, au milieu du silence, leur érotisme brûlant.

« Ça ressemble un peu au poème pour Dolores de Nabokov. C’est tout aussi troublant, sinon plus », poursuit Jane Birkin.

Gainsbourg avait refusé d’écrire pour Édith Piaf, arguant qu’il lui fallait des chansons qui sortaient du ventre, alors qu’il aimait jouer avec les mots.

« C’était un adepte de la rime riche, poursuit Jane Birkin. Il n’aimait pas dire le mot chéri ou les choses trop simples. Il avait toujours son dictionnaire de rimes devant lui. »

Jadis, Serge Gainsbourg a séduit Jane Birkin en lui offrant « une petite liste de chansons cruelles ».

Il lui a aussi lu deux livres à voix haute : Madame Bovary, de Flaubert, et Adolphe, de Benjamin Constant. « En lisant Madame Bovary, il pleurait », se souvient-elle.

Le spectacle est mis en scène par Philippe Lerichomme, ami et directeur artistique de Gainsbourg. « C’est lui qui a suggéré à Serge de faire du reggae », dit Jane Birkin.

C’est lui aussi qui a choisi les 69 textes qui composent le spectacle Gainsbourg, poète majeur : 69 textes dits en une heure et demie, avec l’accompagnement discret de Fred Maggi au piano.

Gainsbourg, modeste, déclinait le titre de « poète » de son vivant. « Il n’aimait pas les gens qui se vantent, dit Jane Birkin. Il avait une pudeur là-dessus, mais il admettait volontiers qu’il était bon parolier. »

Poète majeur, donc, mais poète drôle aussi, poète érotique, amoureux, culotté, toujours politiquement incorrect. « Quand on lit L’Hippopodame, les gens hurlent de rire », dit Jane Birkin, qui ajoute qu’Hervé Pierre et Michel Piccoli, qui a 89 ans, sont dans ce spectacle également sensuels et hilarants.

C’est Piccoli qui dit par exemple La Javanaise. « Gainsbourg ne me laissait pas écouter ces anciennes chansons. Il croyait qu’elles étaient ringardes. Il n’aimait pas écouter La Javanaise. Mais quand Piccoli dit cette chanson, c’est extraordinaire. »

Accords et désaccords

Gainsbourg lui-même, à la fin de sa vie, disait ses textes plus qu’il ne les chantait, mais toujours en s’accompagnant de musique. « Il chantait de moins en moins. »

Jane Birkin se souvient qu’au moment de la création de L’homme à tête de chou et de Melody Nelson, Gainsbourg avait écrit les textes d’abord, avant de faire la musique. Mais ça n’était pas toujours le cas.

« Mais je ne sais pas tout de lui, s’exclame-t-elle. J’ai connu un homme cultivé de quarante ans », précise-t-elle.

De ses goûts littéraires, elle sait qu’il affectionnait Céline, Lautréamont, Defoe, et Huysmans, qu’elle déteste. Il fait d’ailleurs référence à leurs désaccords littéraires dans la chanson Et quand bien même : « Lautréamont, les chants de Maldoror, tu n’aimes pas, moi j’adore »

Ce spectacle est né au milieu d’une tournée d’Arabesques, un spectacle dans lequel Jane Birkin avait adapté des chansons de Gainsbourg en mode arabisant. « C’est moi qui me suis dit, ce serait peut-être intéressant de dire des mots de Serge. Et peut-être me faire accompagner par Hervé Pierre et Michel Piccoli. »

C’est ainsi que Gainsbourg, poète majeur a vu le jour pour une nuit à Toulouse.

« Nous faisons très peu de dates parce qu’Hervé Pierre est très occupé à la Comédie-Française », poursuit Birkin.

Soeurs conquises

Jane Birkin est particulièrement heureuse d’avoir su, avec ce spectacle, conquérir les soeurs de Gainsbourg, auditoire difficile s’il en est. « Ses soeurs m’ont dit que, pour elles, c’était une révélation. Je suis contente parce qu’elles sont sans pitié. »

Quant à elle, elle dit que Gainsbourg lui sauve la vie avec ce spectacle, elle qui a subi il y a deux ans la pire perte qui soit, le décès de sa fille Kate par suicide.

Gainsbourg, Piccoli et Pierre l’ont aidée à sortir de l’impasse après un an et demi de chaos. « Je n’ai rien fait durant un an et demi. Et c’est un moment privilégié de pouvoir me balader avec eux. »

C’était un adepte de la rime riche. Il n’aimait pas dire le mot chéri ou les choses trop simples. Il avait toujours son dictionnaire de rimes devant lui.