Spectacles - Planches de salut

Peu ou pas d'albums neufs — le Daniel Boucher, le Daniel Lavoie, l'hommage à Ferland — mais des spectacles en voulez-vous en v'là: de Desjardins à Garou, nos artistes (et ceux d'ailleurs) occuperont toutes les scènes disponibles dans les mois qui viennent. Constat de plus en plus cruellement net chaque année, l'après-Noël des variétés est à l'industrie du disque ce que le radeau est au paquebot à moitié coulé: un gros tas de planches auxquelles s'accrocher pour survivre.

C'est un secret de polichinelle, la plupart des albums de chez nous qui paraîtront cet hiver et ce printemps ne sont pas si neufs. Ils ont trois, six mois, jusqu'à un an dans le corps. Le Daniel Boucher était l'un des gros canons attendus la saison dernière. Comédies humaines, le premier Daniel Lavoie depuis des lunes, a été complété en France dès juin 2003. Le Petit Roi, impressionnant album collectif réunissant autour du répertoire de Ferland les Michel Rivard, Éric Lapointe, Kevin Parent et autres Garou, devait aboutir sous l'arbre. Le sapin de Noël, pas l'érable des sucres. Prévus pour l'automne, ces disques ont été reportés à contrecoeur, faute d'espace sur les présentoirs ou, dans le cas du happening Ferland, faute de disponibilité, les artistes étant trop occupés à colporter leurs propres galettes pour graver leur contribution (Garou, notamment). L'hiver de force, comme dirait Ducharme.

Ou alors l'hiver comme condition d'existence. Pour les Paul Cargnello, Yves Marchand (ex-Zébulon), Projet Orange, Danny Boudreau, Pierre Lapointe, Taïma Project, Mario Chenart ou Carol Egan (la fille de Karen Young, faut-il rappeler), voire pour le sympathique Susie Arioli Swing Band, attendre l'hiver ou le printemps relève du gros bon sens: il s'agit de vendre un peu après Noël plutôt que pas du tout avant. Et si le terrain ne sera pas tout à fait vacant (il faudra quand même vivre avec les nouvelles offrandes des Alanis Morrissette, U2, Lenny Kravitz, Coldplay, Eminem et consorts), Richard Séguin et Michel Rivard ont raisonné pareillement: les enregistrements de leurs spectacles respectifs ne nous parviendront qu'à la fonte des neiges. Logique: on sera alors en pleine saison des spectacles.

Ces spectacles qu'on ne peut copier

Voyez comment c'est pernicieux: plus ça va mal dans l'industrie du disque, plus les jeunes générations téléchargent leur musique, et plus on mise sur le temps des Fêtes. Because l'achat de cadeaux. Et puis, arrivé janvier, les rares gagnants célèbrent et les autres pleurent. Et chacun fait son show. Les gagnants pour capitaliser, les perdants pour se renflouer. De sorte qu'il y a de nouveau goulot d'étranglement, le portefeuille du client n'étant pas infiniment élastique. Faut choisir. Qui aller voir? Richard Desjardins à partir de fin février un peu partout ou en mai à Montréal (du 19 au 22, au Spectrum)? Le très cool Stefie Shock au Soda les 21 et 22 mars? La rétrospective Nanette au Casino en février? Et Richard Séguin, Bori, Ariane Moffatt, Kate et Anna McGarrigle, Martha Wainwright la fille de Kate, Jorane, les Batinses, Antoine Gratton, Vincent Vallières, Chloé Ste-Marie, Marie-Denise Pelletier, Dorothée Berryman, Pierre Lalonde, Gabrielle Destroismaisons, les Denis Drolet, Danielle Oderra rendant hommage à Sylvain Lelièvre, la tournée des lauréats de Granby, le «musical» Don Juan? Ou alors les mégavedettes au Centre Bell: qui paiera à la fois pour Wilfred le

18 mars et puis pour Garou le

16 avril? Encore faudrait-il avoir passé outre à Nicola Ciccone (les 16 et 17 mars au Saint-Denis) et avoir résisté à Grégory Charles, qui n'en finit plus de faire le beau au Centre Bell (du 6 au 9 février, énièmes supplémentaires).

Voyez le problème. Et ce n'est pas comme si l'offre s'en tenait là. Il y a aussi les étrangers venus d'ailleurs qui ne sont même pas de chez nous: l'invasion sera pour le moins massive. Il en viendra bon nombre de France: l'ami Thomas Fersen dans deux salles (les 24 et 25 janvier au Spectrum, les 3 et 4 février au Cabaret), le toujours fascinant Arthur H dans deux salles lui aussi (les 5 et 6 février au Cabaret, les 13 et 14 à l'Outremont), l'increvable Moustaki les 9 et 10 avril à l'Outremont itou, le dynamique groupe Tryo du 11 au 15 février au Club Soda. Et il en viendra plus encore des États ou d'Angleterre: se succéderont en ville des artistes ou groupes d'artistes aussi divers qu'Iron Maiden, Joss Stone, Linkin Park, Sarah Brightman, Buck 65, Super Furry Animals, The Stills, Stereophonics, Jann Arden, Nickelback, Enrique Iglesias, Paco de Lucia, Rod Stewart, Josh Groban, The Barenaked Ladies, Roger Whittaker, Tom Jones, Sting, Britney Spears, Kraftwerk, Engelbert Humperdinck et Shania Twain. Notez que j'en ai oublié exprès. Les Platters, par exemple: c'est parce qu'il n'y a plus que le cousin du beau-frère de la fesse gauche de l'ancien ténor original dans le groupe. Tant pis.

Et je compte pas non plus le Festival international de jazz de Montréal, 25e du nom, malgré les billets déjà en vente pour les concerts de prestige (dont Diana Krall). Dans le budget du consommateur de spectacles, pourtant, cela s'additionne et se soustraie. C'est à se demander si quelqu'un aura encore de l'argent pour acheter les milliers de disques de l'automne prochain. Cycle infernal, cycle fatal.