Une subvention non sollicitée pour un congrès non désiré

Photo: Daniel Roland Agence France-Presse

Le gouvernement Harper continue de réserver des surprises au milieu de l’édition : après avoir catégoriquement refusé d’occuper la présidence d’honneur de la Foire du livre de Francfort en 2017, Ottawa a « imposé » une subvention de 75 000 $ à l’un des principaux organismes de l’industrie, a appris Le Devoir. Un appui financier dont celle-ci n’a jamais exprimé le souhait.

Alors que les besoins en édition sont criants, le Fonds du livre du Canada (FLC) du ministère du Patrimoine canadien a octroyé à Livres Canada Books une subvention non sollicitée de 74 750 $. L’argent servira à organiser un « symposium sur l’exportation du livre » en janvier 2016, et ce, même si plusieurs éditeurs doutent de la pertinence et des retombées d’une telle rencontre.

« Nous n’avons aucune idée d’où émane cette soudaine urgence à organiser un symposium sur l’exportation du livre, a indiqué sous le couvert de l’anonymat l’un des nombreux éditeurs contactés par Le Devoir. Ça n’a jamais fait partie des désirs et des priorités des éditeurs, qui cherchent du soutien concret pour réaliser des ventes à l’international. Certains le qualifient même déjà de monumental gaspillage de fonds publics. Par principe, nous avons d’ores et déjà décidé de [le] boycotter. »

Au cours des derniers mois, les fonctionnaires chargés du Fonds du livre auraient informé Livres Canada Books de l’existence d’une somme de 50 000 à 75 000 $. Le but de l’enveloppe budgétaire : financer une journée sur le thème de l’exportation. Le FLC espérait que Livres Canada Books la planifierait. L’organisme a donc monté de toutes pièces un projet qui n’était pas prévu à l’origine, afin de toucher cette subvention.

« Il y aurait pu avoir des parrainages, des fellowships, ça ne coûte pas cher, même juste mettre cet argent sur les déplacements des éditeurs à l’étranger aurait été une manière plus pertinente de dépenser cet argent, soutient un autre éditeur. Patrimoine canadien exigeait un symposium. C’est tellement niaiseux. »

Le geste semble contradictoire, alors que le FLC a refusé de financer la participation du Canada à titre d’invité d’honneur à la Foire du livre de Francfort, la plus importante au niveau international, là où se négocient les ventes de droits, les achats de traductions et d’édition entre éditeurs. La Foire de Francfort est considérée comme les « Jeux olympiques de l’exportation » et les retombées d’une présidence d’honneur sont généralement considérables.

Deux poids deux mesures ?

Alors qu’une délégation entière composée notamment de Caroline Fortin, de Québec Amérique, du directeur général de Livres Canada Books, François Charette, et du président de la Foire de Francfort, Jürgen Boos, est allée rencontrer Patrimoine canadien pour exposer le projet de participation à Francfort, appuyé d’un document d’appui de 115 pages, le ministère maintient qu’« aucune demande de financement officielle n’a été déposée ». Une lecture des événements qui choque Caroline Fortin. « Peut-être qu’il y a eu une incompréhension sur le dépôt de la demande, mais je ne sais honnêtement pas ce que ça leur aurait pris pour qu’ils estiment que ce soit officiel… »

Le montant demandé pour assurer la présence d’une délégation canadienne à Francfort était important, idéalement 5,6 millions. « C’est le montant pour avoir un événement parfait, poursuit Mme Fortin, mais on a mentionné que la Nouvelle-Zélande l’a fait à 4 millions, et l’Islande à 4,2 millions ». Les retombées, en s’appuyant sur ce qu’ont récolté l’Islande et la Nouvelle-Zélande, pays à l’honneur respectivement en 2011 et 2012, sont plus facilement prévisibles que celles d’un événement nouveau, seulement pour les éditeurs canadiens, monté rapidement tel que le Symposium, qui ne se retrouve pas encore sur le site Internet de Livres Canada Books, et qui n’est pour l’instant annoncé nulle part. Selon le groupe de travail, une évaluation prudente des retombées de la Foire de Francfort aurait permis d’espérer 3 % de croissance en exportation de livres canadiens (7 millions).

Un symposium bricolé ?

« On sent que Livres Canada Books est sur le pilote automatique depuis longtemps, a commenté un éditeur, membre de l’organisme. Les organismes subventionnaires ont peut-être perdu confiance dans sa capacité d’exercer un leadership fort. Cela explique peut-être en partie le refus de financer Francfort 2017, et l’octroi de fonds pour l’organisation d’un symposium pourrait être une façon d’accorder une dernière chance à l’organisme de se donner de nouvelles pistes et priorités d’action. »

Frédéric Gauthier, éditeur à La Pastèque, fait partie du comité organisateur du congrès. Il croit au projet. « Livres Canada Books s’est fait imposer, ou offrir ce montant d’argent là, qui aurait été inutile ou aurait disparu si l’événement n’avait pas été créé, fait-il valoir. On s’est dit qu’on allait essayer d’organiser un événement différent, pour inciter les éditeurs à développer de nouveaux marchés, pour trouver de nouvelles façons de faire et les aider dans l’exportation. Les lignes directrices sont en développement. »

Les grandes lignes du programme devraient être établies mardi, a précisé le directeur général de Livres Canada Books, François Charette. « On veut donner un autre souffle à l’exportation ; on ne veut pas inviter des gens qu’on est habitués d’entendre. On va échanger avec le film, la musique, voir ce qu’ils font de bon à l’exportation, voir si on est capable d’appliquer au livre ce qu’ils font de bon. »

Même si le procès-verbal du conseil d’administration de l’organisme indique clairement le contraire, M. Charette prétend tout de même que Livres Canada Books a demandé à Patrimoine canadien les fonds pour ce congrès.

Fondé en 1972, Livres Canada Books est un organisme sans but lucratif établi à Ottawa. L’organisme a pour mandat d’aider les éditeurs canadiens à vendre leurs titres à l’étranger et à améliorer leur rendement global à l’exportation.

On sent que Livres Canada Books est sur le pilote automatique depuis longtemps. Les organismes subventionnaires ont peut-être perdu confiance dans sa capacité d’exercer un leadership fort. Cela explique peut-être en partie le refus de financer Francfort 2017, et l’octroi de fonds pour l’organisation d’un symposium pourrait être une façon d’accorder une dernière chance à l’organisme de se donner de nouvelles pistes et priorités d’action.