Ceci pourrait être Montréal

Fabian Saul, écrivain allemand de 28 ans en résidence d’écriture au Goethe-Institut
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Fabian Saul, écrivain allemand de 28 ans en résidence d’écriture au Goethe-Institut
Une ville comme personnage, une ville comme matière première d’un roman qui travaille à sa propre disparition : voilà Montréal sous la main de Fabian Saul. L’écrivain allemand de 28 ans, dont la résidence d’écriture d’un mois au Goethe-Institut se termine la semaine prochaine, a choisi la métropole pour la fluidité de son espace urbain, pour son identité renaissante. Et les mots sont venus.


Une seule question et Fabian Saul saute dans l’arène. Le voilà lancé d’une phrase à l’autre, d’une idée et d’un concept à l’autre comme il flâne dans Montréal depuis le début août, écrivain libre. La ville n’est pas nouvelle pour lui, c’est même un retour à la maison : avec son équipe de Berlin, le corédacteur en chef du magazine Flaneur s’était établi rue Bernard l’an dernier, à la lisière du Mile-End et d’Outremont, pour écrire le troisième numéro du magazine.

Ce retour dans la métropole pour un projet personnel — encore sans titre — est motivé par le cadre brouillon de la ville, par la possibilité d’une création neuve, quasi sans héritage. « Les villes européennes sont surchargées. C’est très difficile d’en retracer la vision originelle, avance-t-il, mimant des couches d’histoire superposées. À Montréal, la structure urbaine donne accès à une autre identité. Je vois encore les premières fondations. C’est plus transparent, plus évident. »

Cet espace propre à l’Amérique est précisément ce dont Fabian Saul avait besoin pour ce premier roman, dont il accumule le matériel depuis six ans. Par la flânerie, un processus littéraire né à Paris au XIXe siècle sous l’impulsion de Baudelaire et mis de l’avant dans Flaneur, il prend de front les lieux, l’architecture, les gens, les symboles. Il marche, documente, observe, photographie parfois, pense d’abord les mots sans les écrire, attentif à leur musique, puis s’assoit pour tout consigner. « Cette fois, j’ai le temps de connaître les quartiers, dit-il, tout en se qualifiant d’étranger. La ville grandit chaque jour. »

Déambulations libres

 

Bien qu’il fasse d’abondantes recherches, Fabian Saul insiste : sa démarche est d’abord subjective, basée sur l’expérience, opposée au journalisme bien qu’elle en emprunte des méthodes. L’écrivain cite Flaneur : « Ceci pourrait être la rue Bernard. » Faits réels, histoires et quotidien sont remodelés et reconstruits par l’individu, forcément égocentrique. « Nos pensées, nos idées, nos expériences sont constamment à portée de main, illustre Fabian Saul. Des éléments externes nous provoquent, nous connectent et font en sorte que cette archive devient soudainement visible. »

Dans sa marche, les quartiers sont toutefois moins importants que le trajet lui-même — comme le passage d’un no man’s land industriel désaffecté à un grand parc silencieux du Plateau, où il réside. « C’est le lien et la combinaison du tout qui les rend intéressants. Parfois, je ne sais même plus où je suis », laisse-t-il tomber en riant. Petit à petit se dégage un rythme, qu’il infuse à son roman. « La force créative de Montréal est dans l’idée, collective, de constamment travailler avec la ville, de déformer, repenser, refaire et remettre en question une nouvelle fois. C’est un matériel très fluide. »

L’écrivain a maintenant ses repères : l’ancienne Cité de la mode, Hochelaga et la Petite Italie, la rue Beaubien, Westmount, les alentours des stations Guy-Concordia et Frontenac, même le Musée des beaux-arts pour voir et revoir l’exposition sur Rodin, dont l’aspect « inachevé » l’inspire. Sur son chemin, il s’arrête dans des cafés, achète des livres dans les ventes de garage et traîne avec lui sa « bible », un recueil de poèmes et de chansons de Leonard Cohen — autant de matériel qui le nourrit simultanément.

Tout ça n’est-il pas trop ? Au contraire : c’est dans cet allumage brutal que tout commence, selon lui. « Quand on est presque sans mots pour le dire, presque muet, c’est le moment parfait. C’est perdre le contrôle. Car dans un espace contrôlé, rien ne se passe. »

Dépouillement identitaire

 

En s’accordant aux gens et aux lieux où il passe, Fabian Saul travaille un regard analytique quoique ouvert, sorte d’observation sans a priori. Pour lui, tout amalgame — qu’il soit culturel ou social — est un raccourci, voire un danger. « Quand on parle d’identité en ville, on base nos concepts sur des similitudes : de langue, de culture, d’héritage, analyse l’écrivain. Le flâneur va plus loin. C’est une expérience qui connecte aux autres, à leurs luttes. Ce sont des similitudes, mais dans ce qui est invisible. »

Et son roman, lui ? Fabian Saul digresse tant qu’on le perd de vue. Toujours en construction, il est maintenant au carrefour du trop-plein et du dépouillement, identitaire en l’occurrence. Par un effet miroir, la ville elle-même est le personnage. Jamais nommée, plutôt devinée, Montréal symbolise de surcroît le fameux « rêve américain » : rebâtir, et se rebâtir, à partir du rien. « Montreal francais, Montreal anglais, Montreal mosaic, Montreal, you holy land of ancient nations, Montreal, you no man’s land, you every man’s land », écrivait Fabian Saul dans Rue Bernard. C’était prémonitoire.

Mais la ville, accumulation de sens et de vie, disparaîtra. « C’est un texte très dense, très organisé, qui lentement se déstructure et se fragmente », dévoile Fabian Saul. Tout ce que Montréal a donné à l’écrivain se désagrégera donc jusqu’à ce qu’il ne reste plus un mot. Jusqu’à la fin, la vraie. Une identité déconstruite est-elle une mort ? Ce pourrait être une renaissance…

Fabian Saul anime des ateliers les 4 et 5 septembre de 13 h à 17 h 30 au Goethe-Institut ainsi qu’un atelier-discussion sur la flânerie et la création littéraire le 9 septembre, à 19 h, à la librairie Drawn Quarterly. Entrée libre. Réservations : goethe.de/montreal.

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