Dans la «guérilla» de la rue

La mannequin ukrainienne Irina Kravchenko dans une robe de la designer Stella McCartney, photographiée en juin dernier au Resort 2016 de New York
Photo: Adam Katz Sinding La mannequin ukrainienne Irina Kravchenko dans une robe de la designer Stella McCartney, photographiée en juin dernier au Resort 2016 de New York

Quinze conférenciers pour un 15e anniversaire. Le Festival mode et design (FMD) organise, cette année, une série de discussions avec des penseurs et des artisans de la mode internationaux pour rapprocher le public d’ici, curieux, de l’arrière-scène. Entretien avec le photojournaliste de mode américain Adam Katz Sinding.

Un homme tatoué, téléphone à l’oreille, adossé au mur derrière deux clôtures de couleur. Des lunettes bleu corail à la fenêtre d’une voiture. Une robe orange feu saisie en pleine course, suppose-t-on, vers un défilé. Deux femmes, deux tignasses frisées prises en plongée. Ces clichés, Adam Katz Sinding les a volés à la rue, là où, depuis huit ans, il voyage pour documenter la scène mode, ses festivals et ses fashion weeks. Avec une liberté souveraine dont il se réclame haut et fort, il capture ainsi la « vie des autres », sensible au street style de chaque ville où il dépose sa caméra.

« Mon travail est surtout une réaction à l’environnement, une réaction inconsciente où, le plus possible, je suis le flot, explique le photojournaliste né à San Francisco, aujourd’hui New-Yorkais, qui met les pieds à Montréal pour la première fois de sa carrière. Je réagis aux gens, je documente quelque chose qui se passe déjà autour de moi, j’interprète le cadre et la manière. » Pas d’attentes, pas de mises en scène ni de tracé. Cette approche de la mode à la façon du photojournalisme, dépourvue de tout intérêt commercial, est la matière première de son site Web Le 21ème, amorcé en 2007 alors qu’il vivait à Paris.

Cet intérêt pour la mode ne lui vient pas de nulle part : sa mère, une designer, lisait Vogue, Harper’s Bazaar et Women’s Wear Daily. Son père, photographe amateur, a laissé derrière lui, à sa mort, du matériel qu’Adam Katz Sinding a récupéré. Le reste a suivi : séances nocturnes dans des bâtiments abandonnés avec des copains d’université, puis la « décision », un glissement qu’il ne s’explique toujours pas, de s’intéresser aux silhouettes, aux corps. « Je détestais l’idée de photographier des gens, avoue-t-il, conscient du paradoxe, avant même de commencer à le faire. »

Bien qu’il signe aussi des contrats commerciaux, des portfolios et des reportages backstage, Adam Katz Sinding préfère la rue, inconstante et révélatrice, qu’il soit à Londres, Berlin, Tbilissi, Kiev, Copenhague ou Almaty — une liste non exhaustive des quelque 31 villes où il a couvert les événements mode. Tenter d’autres métropoles, comme Montréal, est pour lui l’occasion d’en documenter le caractère, qui passe invariablement par le style et la gestuelle des citadins.

« Copenhague a une ambiance plus sportive puisque tout le monde roule à vélo. En France, la vibe est minimale et chic ; en Italie c’est flashy et coloré. Londres est juste folle, non conventionnelle, et New York, très commerciale », analyse-t-il, tout en se gardant de stéréotyper les villes, parlant de « grandes lignes ». À Montréal, Adam Katz Sinding s’attend à ce qu’une créativité transparaisse — c’est là un trait qu’il lui reconnaît d’emblée, sans la connaître. Un sentiment.

La rue, une « guérilla »

Au contraire des photographes de mode montrant le vêtement d’abord, le modus operandi d’Adam Katz Sinding est déstructuré. Oeil libre, profondément anticonformiste, il s’immerge dès son arrivée dans une ville, s’efface et cherche le mouvement. « Je cible les designers qui vont produire une bonne foule, je shoote jusqu’à ce que le soleil se couche, je rentre pour traiter les photos, je mange à la course, énumère-t-il. Tu travailles 20 heures par jour. »

Impossible pourtant de mettre le doigt sur ce qui le marque, sur ce détail qui le fait s’arrêter. Une femme en jeans ? Un homme en complet-veston ? Une mannequin cigarette au bec ? Aucun processus de création ne le motive, même si la photo doit, à terme, transmettre avec cohérence une démarche, une attitude. « Je ne suis pas en contrôle et c’est ce qui me plaît », dit-il, voyant dans la surstimulation des villes et son travail impromptu — il n’est jamais invité, sauf exception, dans les événements mode — une approche « plus authentique, plus excitante. C’est une sorte de guérilla, mais sur la rue. »

À savoir ce qui lui plaît le plus de son travail, entre ses protagonistes et l’arrière-scène, le photographe se fait catégorique. « Ce n’est assurément pas rencontrer des gens, statue-t-il. Ça réduit la possibilité de prendre une photo sur le vif. J’essaie de ne pas avoir d’interaction. » Cette attitude corrobore la quasi-obsession d’Adam Katz Sinding pour le regard oblique, l’angle inédit. Sur Le 21ème apparaît d’ailleurs une photo commandée par une marque, la seule, dit-il, qui ne porte pas sa signature spontanée, très personnelle. « C’est un compromis, et je ne peux pas me sortir de la tête que je n’ai pas pris cette photo pour moi. Ça me rend fou. »

Adam Katz Sinding sera en conférence au Musée d’art contemporain jeudi à 17 h 30. En anglais.


 
1 commentaire
  • Anas Abzaoui - Inscrit 20 août 2015 12 h 23

    Excellent article

    Un artiste hors du commun!