L’auteur Douglas Preston à l’assaut de la pieuvre Amazon

Douglas Preston
Photo: Serge Truffaut Douglas Preston
Le 14 juillet dernier, dans l’édifice du ministère fédéral de la Justice, près de la Maison-Blanche, l’écrivain Douglas Preston a déclaré la guerre à Amazon en déposant une plainte au criminel. Le combat s’annonce titanesque. Car l’enjeu, aujourd’hui, n’est rien de moins que la liberté d’expression aux États-Unis, mais également au Canada, en Europe. Rencontre avec Preston, alias David face à Goliath.
 

Auteur à succès de romans policiers, essayiste versé notamment en paléontologie, journaliste d’enquêtes policières en Italie, Douglas Preston habite à une heure trente de route au nord de Portland, dans le Maine. Il a pour voisins ses copains et collègues Richard Ford, Stephen King, Douglas Kennedy et quelques autres forçats du crayon. Il habite une vaste demeure bâtie en front de mer. Et lorsqu’on jette un regard appuyé par sa baie vitrée, on aperçoit évidemment le fantôme du capitaine Achab ferraillant encore et toujours contre Moby Dick.

À l’image du capitaine évoqué et campé par Gregory Peck dans le film de John Huston, Preston est hanté par des dégâts, d’une autre nature évidemment que ceux qui minaient le marin. En clair, Preston a la conviction que, si le procureur général des États-Unis ne met pas le holà aux agissements d’Amazon, les patrons de cette multinationale continueront à amputer la liberté d’expression. Rien de moins.

Sur un plan plus légal, Preston ainsi que l’Authors Guild, l’American Booksellers Association et l’Association of Author’s Representatives et Authors United ont désormais la certitude que le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, et ses collaborateurs ne cessent de s’attaquer au premier amendement de la Constitution des États-Unis d’Amérique qui garantit justement la liberté d’expression afin que jamais un individu ou un corps constitué n’exerce un monopole sur la conception des idées, sur l’usage comme la communication de celles-ci. Bref, l’amendement en question avait été confectionné pour que jamais on n’assiste au retour de l’arbitraire royal, au fait du prince.

« Il est très important de comprendre qu’Amazon n’est pas dans une situation de monopole, mais pire, énonce Preston. Dans le monde des livres, donc des idées, Amazon est devenu un monopsone. Car elle est en mesure d’imposer ses volontés horizontalement et verticalement à tous les fournisseurs de la chaîne des livres. À cet égard, les chiffres sont effarants : sa part de marché dans la vente des livres physiques approche les 80 % ; celle dans la vente des livres numériques est de 65 % ; celle dans la vente des publications récentes dépasse les 40 % ; quant à celle dans la vente des livres numériques autoproduits, elle est de 85 %. »

Lorsqu’on s’attarde aux faits quantifiés et inhérents à Amazon et qu’on « les compare à ceux qui distinguaient la Standard Oil avant qu’elle ne soit démantelée au début du siècle dernier, eh bien, on réalise qu’Amazon est dans une position monopolistique plus marquée que celle de la Standard. Elle est en contravention avec le Sherman Trust Act. C’est du jamais vu dans l’histoire de notre pays ».

Détruire et fragiliser

 

Pour atteindre cette taille, les ogres d’Amazon se sont appliqués à détruire le maximum de librairies indépendantes, à fragiliser les chaînes comme Barnes and Noble et à effrayer beaucoup d’écrivains. Leur arme favorite ? La déflation des prix. « Ils sont parvenus à couler la chaîne Borders en proposant des livres à des prix inférieurs au prix de revient. Il faut comprendre que la puissance de leur infrastructure informatique a atteint un tel degré qu’Amazon est en mesure de changer des millions de fois par jour ses prix sur la foule de produits qu’elle vend », raconte Douglas Preston.

En ce qui a trait aux librairies indépendantes, le résultat est une catastrophe pour la propagation des idées ainsi que pour le paysage urbain. Car depuis la création d’Amazon, « plus de la moitié d’entre elles ont fait faillite. Désormais, dans beaucoup de villes et de régions des États-Unis il n’y a plus de libraires. Autrement dit, les gens qui résident dans ces villes n’ont d’autre choix que d’acheter chez Amazon ».

Après avoir atteint les buts fixés dans la première partie de son plan d’affaires, soit réduire le nombre de librairies à une peau de chagrin sur le territoire américain, Bezos s’est attelé à la réalisation de la deuxième partie, soit se lancer à l’assaut des éditeurs. « C’est lors de l’attaque lancée contre Hachette il y a plus d’un an que des collègues et moi avons pris conscience de l’extrême gravité de la situation pour tout ce qui touche à la libre circulation des idées et à l’indépendance des écrivains. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai suggéré la création de l’Authors United, à laquelle des centaines d’écrivains ont souscrit, dont Stephen King qui est vraiment impliqué. »

Toujours est-il que l’agression conçue par Amazon à l’égard de Hachette s’est déclinée comme suit : « Du jour au lendemain, ils ont cessé de prendre les commandes, ils ont retardé délibérément la livraison des livres, ils ont éliminé les soldes proposées par Hachette en plus de brouiller la référence informatique. En quelques semaines, les ventes ont baissé de 50 à 90 %. Bref, ils ont attaqué frontalement les écrivains signés chez Hachette. »

Prenons par exemple Paul Ryan, représentant du Wisconsin surtout connu pour avoir formé le ticket des républicains avec Mitt Romney en vue des présidentielles de 2012. Douglas Preston explique : « Ils s’en sont pris à lui parce qu’il est très connu aux États-Unis, parce que son livre The Way Forward : Renewing the America Idea a été publié par Hachette. Voilà ce qu’Amazon a fait : proposer uniquement la version numérique pour doper le volume d’affaires de Kindle, SA tablette, et faire peur aux écrivains. Et de fait, certains ont peur. Il faut comprendre que, pour un auteur, ses livres sont ses bébés, alors, s’il pressent que ceux-ci sont menacés d’étouffement… Plusieurs d’entre eux ont dit nous soutenir mais n’ont pas voulu devenir membres de l’Authors United. »

La manière de faire

 

« En ayant recours à la déflation des prix, en cannibalisant le marché des livres, Amazon cherche à fragiliser la santé financière des éditeurs de manière à ce qu’ils ne soient plus en mesure d’offrir des avances à leurs auteurs. » L’objectif ? « Que ces derniers rejoignent le contingent des écrivains qui proposent leurs livres sur Amazon seulement. Elle veut absolument augmenter le volume de l’autopublication, marché qu’elle domine plus que tout autre. »

Car l’ambition centrale de Bezos est l’absolu de la démesure alimentée par une arrogance sans limites. « Ce que Bezos veut, ce n’est pas tant faire de l’argent avec les livres. Cela lui est totalement égal. Ce qu’il veut, c’est être le plus gros détaillant du monde. Et pour ça, il s’applique à obtenir et à concentrer le maximum d’informations sur vous par l’intermédiaire du commerce des livres. Car pour lui, qui dit lecteur dit personne éduquée, dit consommateur disposant de moyens financiers lui permettant d’acheter ses autres produits. » Exemple entre tous du biais évoqué par notre écrivain, la filiale vestimentaire d’Amazon est si proactive actuellement qu’elle poursuit des pourparlers avec Lacoste, Timothy Hilfiger et autres BCBG.

Il y a 60 ans, le grand poète et francophile Lawrence Ferlinghetti, fondateur de la maison d’édition et librairie City Light Books de San Francisco, avait combattu la censure des bigots et du maccarthysme qui s’était abattue sur la publication du poème Howl écrit par Allen Ginsberg et dont il était l’éditeur. Au nom du premier amendement, la justice lui avait donné raison et établit de facto une jurisprudence.

Actuellement, Preston en est au même point que le fut Ferlinghetti. La différence ? Il n’est pas aux prises avec des bigots, mais avec l’effet boomerang et vicieux de la volonté de puissance qui habite un homme qui se moque de la liberté d’expression. « Bezos n’a que faire du principe de diversité des idées et des sources de celles-ci qui forment pourtant un concept fondamental des droits de la personne. Il ne me reste plus qu’à espérer que le ministère de la Justice enquête et constate qu’Amazon est une pieuvre. »

Au terme de notre entretien, Preston nous a mené à son lieu de travail, soit une cabane de 10 pieds de côté construite en pleine forêt. Une fois à l’intérieur, politesse oblige, on ne s’est pas mis à fouiner dans ses piles de livres, mais on a eu la certitude que quelque part l’honnête homme que personnifie Preston détenait un exemplaire de La désobéissance civile écrit par un autre écrivain de la cabane, et un grand : Henry David Thoreau.

Ce que ce dernier disait à propos de l’honnête homme d’hier vaut pour celui d’aujourd’hui : « On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. Tout au plus offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un “Dieu vous assiste” à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. » Celui-ci s’appelle évidemment Douglas Preston, né le 26 mai 1956 à Cambridge, dans le Massachusetts, à quelques encablures de New Bedford, le port d’attache du… capitaine Achab.

Quelques repères

15 juillet 2015

Pour souligner son 20e anniversaire, Amazon a proposé des soldes sur une foule de produits et des réductions sur les frais de transport. Résultat : la compagnie a vendu pour 34,4 millions (!) d’objets divers en une seule journée.

Afin de ne pas être distancié par Amazon, Walmart annonce un éventail de soldes et de réductions des frais de transport qui se poursuivront jusqu’au 15 octobre.

Afin de ne pas être distancié par la division de distribution de DVD et de productions de films d’Amazon, le président de Netflix Reed Hastings annonce qu’un budget de 6 milliards a été accordé à la réalisation de films et de séries télé d’ici la fin de 2016.

16 juillet 2015

Au terme des transactions boursières, la valeur de l’action d’Amazon a gagné 12 $ pour se fixer à 473 $. Un record.

24 juillet 2015

Au terme du second trimestre de l’exercice financier en cours, Amazon dévoile un fait inusité: un profit de 92 millions a été enregistré. Il faut savoir que le plan d’affaires de cette entreprise ne prévoyait pas de bénéfices conséquents avant 20 ans et plus.

30 juillet 2015

Jeremy Clarkson, animateur vedette de Top Gear, l’émission la plus écoutée dans le monde — 350 millions d’auditeurs répartis dans plus de 200 pays —, annonce qu’il se joint à Amazon. Jusqu’à tout récemment, Clarkson avait un contrat avec la BBC.


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