L’art public en musique

«Signe solaire» de Jean leFebure
Photo: Société du parc Jean-Drapeau «Signe solaire» de Jean leFebure

L’art public du parc Jean-Drapeau en sons et en musiques, c’est ce que propose une nouvelle application pour appareil mobile lancée par le collectif Portrait sonore.

Cette balade documentaire, ou « documentaire de poche », met à l’honneur les 15 sculptures des îles Sainte-Hélène et Notre-Dame. L’homme d’Alexander Calder est la plus connue d’entre elles, L’arc de Michel de Broin, la plus récente. En réalité, la collection d’art de la société du parc Jean-Drapeau ne se décline pas qu’en sculptures, mais aussi en « fontaines, totems et artefacts », comme le précise avec justesse l’intro du parcours audio — intro à écouter, de préférence, à la sortie de la station de métro.

Ce n’est pas le premier ni le dernier audioguide que Portrait sonore réalise. L’architecture moderne de Montréal et les vestiges d’Expo 67 ont déjà fait l’objet de circuits basés sur le factuel et le poétique, sur l’histoire d’un lieu et son expérience au présent.

L’équipe de créateurs est dirigée par l’architecte Sophie Mankowski, qui signe les textes, et le musicien Antoine Bédard, qui fait la narration. D’autres portraits de villes canadiennes, d’Halifax à Vancouver en passant par Québec, sont annoncés.

Fouillées, pertinentes, peu monotones et sans maladresses — excepté l’usé « artiste-peintre » —, les capsules du nouveau circuit se construisent selon un modèle tout simple. Ça débute par la description de l’oeuvre, suit l’explication du contexte de création ou d’acquisition, et se termine avec faste, en musique.

Portrait sonore a commandé les pièces musicales à 15 compositeurs de la scène locale. Scène très diversifiée : Christine Major propose une mélodie au piano pour « nous envelopper dans les pétales de Iris [oeuvre de Raoul Hunter] », alors que DJ Champion y va d’une oeuvre empreinte de mystère et d’autorité, inspirée de la sculpture emblématique de Calder. Comme la majorité des oeuvres (8 sur 15) sont issues des années 1960 portées par la matière brute et industrielle (l’acier, notamment), il ne faut pas s’étonner de l’abondance de musiques électroniques et percussives.

D’un arrêt à l’autre, les traductions sonores de ces propositions visuelles nous placent, écouteurs bien fixés, dans une relation d’intimité avec des objets accessibles à une foule de quidams. L’expérience s’avère unique, y compris devant la plus monumentale des sculptures, La ville imaginaire, de João Charters d’Almeida. Montag a réalisé une musique riche en reliefs, comme l’oeuvre devant nous, sans tomber dans le cliché des airs urbains qu’appelait le titre d’Almeida. À noter que les compositions sont instrumentales, sans paroles, y compris celles pour voix de Josée Lalonde (Fontaine Wallace) et de Forêt (L’arc) — cette dernière fort émotive.

L’aspect documentaire des capsules est soutenu par un enrobage sonore, qui ne fait pas qu’inclure des extraits des musiques commandées. Toute une source de bruits et d’archives rythme la tonne d’informations. Si parfois la voix des artistes décédés est étrangement camouflée (celle de Robert Roussil, par exemple), on savoure d’autres segments, inattendus, comme celui qui lie Malraux, ministre français de la Culture sous De Gaulle, à la sculpture L’homme.

Les témoignages recueillis par entrevues avec des experts révèlent à quel point la vie des oeuvres est faite de migrations, de démontages et assemblages, d’abandons dans des entrepôts, de restaurations aussi, bien sûr. Jadis cinétique et sonore, l’immense Phare du cosmos, d’Yves Trudeau, est désormais silencieux, voire banal. Pour Francine Couture, historienne de l’art, il est important de dire que « les gens ne font pas l’expérience de l’oeuvre de 1967, mais de l’état de l’oeuvre [après sa restauration] ». Quelque part, la musique de Jérôme Minière rehausse le triste état de cette figure métallique.

L’application « Parc Jean-Drapeau/art public » fonctionne comme un véritable guide, bien que minime sur le plan visuel. Elle est cependant bienvenue : la signalétique dans le parc, elle, est déficiente. Aucun des plans disséminés ici et là n’évoque l’existence d’art sur le territoire. Chaque oeuvre a certes son panneau, mais leur état laisse parfois à désirer.

À noter que ceux qui n’ont pas le téléphone approprié peuvent se servir d’une tablette numérique et accéder au site portraitsonore.org via la connexion WiFi du parc. Les autres, exempts d’appareils électroniques, n’ont qu’à se perdre un peu pour retrouver les 15 sculptures, fontaines, totems et artefacts.


«Migration», sculpture de Rober Roussil, musique de Diane Labrosse


«La ville imaginaire», sculpture de João Charters de Almeida, musique de Montag


«Iris», sculpture de Raoul Hunter, musique de Catherine Major