Y a pas photo!

Photo: Archives Le Devoir

Taylor Swift ne sera pas la première starlette à tenter d’exercer un contrôle maladif sur sa propre image. Mais la montée de lait de l’idole du peuple américain, ajoutée à la mainmise réclamée « à perpétuité » par les Foo Fighters cette semaine sur les images des photographes de presse, a ébranlé les bases déjà fragiles du droit d’auteur, accélérant une course où le droit absolu à l’image et les empires commerciaux font la loi.

Dans ce duel, y a pas photo. Pour l’instant, les artistes de la pop ont gagné la première manche, voyant tous leurs concerts couverts à souhait, malgré la soupe amère imposée aux entreprises de presse.

Début juillet, Swift, blonde reine de la pop de passage au Centre Bell, montait sur ses ergots en accordant l’accès à sa silhouette seulement qu’aux photographes abdiquant leurs droits d’auteur. Si plusieurs médias ont boudé la vedette, refusant d’apposer leurs signatures à ces contrats gloutons, tous ont tout de même fait état de la première, se rabattant sur les photos d’archives ou d’agences.

Rebelote au Festival d’été de Québec, où les Foo Fighters, poussant un cran plus loin, réclamaient samedi dernier même les droits moraux sur l’oeuvre des photographes et le pouvoir de réutiliser leurs clichés pour la nuit des temps, sans verser un sou à leur auteur.

En Europe, The Guardian a dénoncé l’appétit vorace du groupe rock. Le Soleil, railleur, a dépêché un illustrateur sur les lieux. Une réponse « créative », soulignée par The Guardian et le Gulf News. Quant au Washington City Paper, il a qualifié la manoeuvre commerciale de pure « exploitation ». Un moindre mal pour ces deux abonnés du top 50, qui ont vu tout de même la couverture de presse déferler. Une question demeure : la loi sur les droits d’auteur est-elle soluble dans les nouveaux diktats imposés par les imprésarios de ces idoles populaires ?

Du privé dans l’espace public

« On limite déjà l’accès à certaines images, notamment avec les droits de télédiffusion, au hockey par exemple. Mais là, ça va beaucoup plus loin. L’organisation s’approprie les droits des images pour l’avenir. Il y a là une dérive qui participe à la privatisation généralisée des images. L’idée qu’il reste un intérêt public à voir les images d’un événement semble être en complète perte de vitesse », pense Me Pierre Trudel, professeur de droit des technologies de l’information à l’Université de Montréal.

Le manège, déjà utilisé par d’autres vedettes, dont Lady Gaga et Bruno Mars, est assimilable à une forme de précensure, estime-t-il. Pour ce qui est de l’atteinte aux droits d’auteur toutefois, difficile de penser que ces contrats pourraient être déclarés illégaux, puisqu’« à ce jour, les tribunaux ont peu ou pas de sympathie à l’égard de ce genre d’arguments. Le droit à l’image est de plus en plus privilégié par rapport au droit d’auteur ou à la liberté de presse », estime cet expert.

Le jugement de la Cour suprême dans l’affaire Aubry-Duclos a cristallisé l’état du droit en hissant en 1989 sur un piédestal le droit à l’image, égratignant au passage la notion de liberté de presse et celle du droit d’auteur. Dans cette affaire, la plus haute cour a donné raison à Pascale Aubry, une jeune femme de 17 ans qui avait poursuivi le photographe Gilbert Duclos et le magazine Vice Versa pour avoir publié une photo d’elle-même, croquée sur la rue Sainte-Catherine, sans son consentement. La décision a ainsi introduit le principe du droit à l’image et l’obligation pour les photographes d’obtenir l’autorisation expresse des sujets photographiés, sauf lors d’événements publics. Mais pour Pierre Trudel, la couverture d’événements culturels, au même titre que les événements politiques, devrait faire partie de cette sphère publique.

Plus encore, la nouvelle mixture légale servie aux médias emmêle les notions de droits, avance pour sa part Georges Azzaria, professeur de droit à l’Université Laval. Ces contrats « abusifs », qui s’arrogent le droit d’exploiter une image sans rémunération ni mention obligatoire de l’auteur, balaient totalement la notion de « droits moraux ».

« Les droits moraux sur une oeuvre ne sont pas monnayables. L’idée de les céder est surprenante. On nie l’idée même de la paternité d’une oeuvre, en affirmant qu’on peut la changer, la modifier à son bon vouloir, déplore-t-il. Malheureusement, comme il s’agit d’une entente contractuelle, un juge dira qu’il y a eu consentement. Qu’est-ce qui prime ? La Loi sur le droit d’auteur ou le contrat ? À moins qu’un droit fondamental enchâssé dans la Charte soit attaqué, le contrat aura priorité », juge le professeur Azzaria.

Autre bizarrerie dans cette croisade pour le monopole de l’image, le public, lui aussi, échappe à cette tentative d’usurpation. Et cela alors que la circulation d’images d’amateurs sur les réseaux sociaux n’aura jamais été si prolifique. « C’est un jeu dangereux, car les seules images qui vont rester en circulation seront de moindre qualité et celles sur lesquelles ces entreprises auront encore moins de contrôle », estime Georges Azzaria.

Quand l’icône fait loi

Symptôme d’une dérape? Selon Jean-François Dumas, président d’Influence Communication, rien n’est moins sûr. Visiblement, la gifle assenée aux médias n’a pas enflammé les médias sociaux. « On a plus parlé du pied cassé de David Grohl que de cette histoire, ou même du spectacle lui-même, dit-il. Pour le public, il n’y a pas de valeur suprême transgressée et en plus, la presse ne jouit pas d’un grand capital de sympathie dans le public. » Sur les réseaux sociaux, les vagues d’empathie prennent racine quand le public peut s’associer à la figure attaquée. Taylor Swift s’attaquant au géant Apple, par exemple, en refusant que l’empire la prive de ses droits pendant trois mois. « Ça, c’était une belle histoire… », dit-il. Jusqu’à ce que la pasionaria se métamorphose elle-même en vampire de la presse, avec ses contrats outranciers imposés aux photographes.

« Ça dénote la puissance de la marque sur le gros bon sens. Ces institutions deviennent tellement puissantes qu’elles dictent leurs normes et les gens finissent par s’y plier », s’inquiète M. Dumas. Dans un monde de pigiste, cette fragilisation du front médiatique n’est pas rassurante.

Selon cet expert, la dérive observée dans l’industrie du spectacle s’inscrit dans le bouleversement plus global déjà amorcé dans la relation entre les médias et les personnalités publiques en général. Combien de politiciens, par exemple, refusent désormais de se plier au jeu des conférences de presse ou des entrevues ? « L’affaire de Taylor Swift et des Foo Fighters, ce n’est qu’un élément d’un mouvement qui semble vouloir se généraliser à l’égard des médias », dit-il.