Mal de blocs

«Dialogue avec l’histoire», peu avant son démantèlement.
Photo: Source Ville de Québec «Dialogue avec l’histoire», peu avant son démantèlement.
Trois semaines après la démolition de sa sculpture qui se trouvait place de Paris, dans le Vieux-Québec, l’artiste français Jean-Pierre Raynaud livre un sombre constat. L’art dans l’espace public, et dans une plus large mesure la culture dans la société, est dans une «impasse».
 

Au bout du fil, Jean-Pierre Raynaud ne s’étonne pas de recevoir un appel du Québec. Un énième appel, depuis la destruction de son oeuvre Dialogue avec l’histoire. Il n’est pas surpris. Ni lassé, à entendre le débit de sa voix. À vrai dire, il s’attendait à ce que des journalistes québécois le fassent encore réagir. « Vous m’appelez pour commenter les propos de ce monsieur ? »

Lundi, le maire de Québec, Régis Labeaume, lui recommandait de « se soigner ». « Je ne suis pas effondré, je suis choqué », confie-t-il, calmement.

« Ce sont des paroles quelque peu cavalières, surtout pour un homme politique », dit l’artiste de 76 ans, déduisant que le « monsieur » a agi par souci électoraliste. « On devrait avoir plus de délicatesse devant des projets sensibles. Je constate que la culture sert de rempart. »

Raynaud peut avoir été attristé par les commentaires du maire, il ne demandera pas d’excuses. Il veut éviter le processus judiciaire. Il affirme même ne pas vouloir se battre pour la reconstruction de cette oeuvre dont l’appellation populaire la résumait à un « cube ».

« Je ne m’impose pas. Je dis seulement : attention, il y a dérapage », dit-il.

Il veut se faire rassurant quant à la perception du Canada à l’étranger et invite à « tirer des enseignements de ce divorce entre le politique et l’art ». « On devra sortir du débat “ j’aime, je n’aime pas ”. C’est un problème qui dépasse le Québec. Ça pourrait se dérouler en France, avec l’État français », dit-il.

Paris-Québec

 

En 1987, la Ville de Paris avait offert Dialogue avec l’histoire à Québec, comme part d’un échange qui incluait la présence dans la capitale française de la sculpture-fontaine Embâcle, d’un certain Charles Daudelin. Aujourd’hui, entre l’Hôtel de Ville parisien et Raynaud, les liens sont rompus. Le sculpteur n’a reçu « aucun courrier », aucun soutien de la mairesse, Anne Hidalgo, pas plus que du ministère français de la Culture. Une attitude qu’il qualifie de « frileuse » et « indécente ». « Ce n’est pas qu’il faut défendre Jean-Pierre Raynaud, mais on doit sortir de cette impasse », note-t-il.

Le sculpteur, formé horticulteur, a développé la signature du carrelage en céramique après avoir notamment fréquenté les minimalistes américains à New York, dans les années 1960. Quand Dialogue avec l’histoire apparaît à Québec en 1987, l’homme est déjà reconnu pour ses structures blanches. L’année précédente, Paris lui attribuait son Grand Prix de sculpture. Parmi ses autres honneurs figure celui d’avoir représenté la France à la Biennale de Venise, en 1993.

L’oeuvre de Québec, Raynaud préférait la nommer Autoportrait« Dialogue avec l’histoire est un titre politique, vague et consensuel. » Elle représentait une figure humaine « extrêmement schématique ». « J’essaie de rendre les formes les plus simples, en relation avec le constructivisme russe et d’autres moments d’histoire », commente-t-il.

Certes, son oeuvre ne faisait pas l’unanimité, mais son mantra ne prétend pas le contraire : « Les oeuvres d’art ne sont pas faites pour être aimées, mais pour exister. »« Une oeuvre, insiste-t-il au téléphone, est un îlot de résistance. »

S’il a opté pour le blanc, c’est parce qu’il lui paraissait comme « une forme de silence, sans agressivité ». « C’est peut-être parce qu’elle ne parle pas que les gens se sont déchaînés. Le silence amène le déluge. »

Des échos en France

 

Malgré le silence de l’État français depuis le démantèlement à la pelle mécanique du Dialogue…, Jean-Pierre Raynaud ne manque pas de soutien chez lui. La presse, généraliste comme spécialisée, relaie l’info depuis le début de juillet. On n’est pas encore sous le déluge de textes, mais Jean-Pierre Raynaud semblait heureux d’annoncer au Devoir que Charlie Hebdo et Les Inrocks feraient cas des agissements de la Ville de Québec dans leurs livraisons du 8 juillet.

Le Figaro semble être la principale tribune de ce « brutal fait divers de l’art ». Le 1er juillet, les journalistes Manon Derdevet et Ines McGriff avançaient que « la Ville a pris cette décision parce qu’elle se savait soutenue par un grand nombre de riverains gênés par cette oeuvre imposante, haute de 6,5 m ».

Deux jours après, le quotidien publiait une longue entrevue avec le sculpteur. Celui-ci y révélait avoir été approché par Québec six mois auparavant, au sujet « [d’]un problème de conservation ». « J’ai donné mon accord pour une restauration. Cet échange, plutôt intime, s’est fait par courriel. Ils ne m’ont jamais dit qu’ils allaient la casser », lit-on dans Le Figaro. La destruction, qu’il a apprise « par les médias », il la qualifie de « spectacle ». « On en a fait un jeu ludique devant un public », assène-t-il.

Le site Web d’Artpress, référence française en art contemporain, suppose que Régis Labeaume « n’en a rien à faire de l’histoire de sa ville, peut-être n’aime-t-il pas l’art d’aujourd’hui, en tout cas il se fiche encore plus du futur ». On y publie aussi la pétition du Collectif de défense du Dialogue avec l’histoire, groupe formé à Québec, ainsi qu’une lettre de l’artiste, reproduite dans d’autres médias comme Le Figaro. Raynaud s’y demande « pourquoi un dérisoire bloc de ciment et de marbre suscite, malgré le silence qu’il cultive, une telle violence ? »« La responsabilité vous appartient maintenant, élus ou particuliers, de faire apparaître ou disparaître ce dérisoire moment d’histoire », écrit-il.

Le Journal des arts, Le Quotidien de l’art et Connaissances des arts, trois publications basées à Paris, font aussi mention de la situation, avec l’appui d’une photographie de l’oeuvre et, parfois, de la pétition mise en circulation fin juin à Québec. À ce jour, plus de 900 signatures ont été recueillies.

En dehors de la France, le cas de la sculpture de Raynaud n’a pas eu d’échos, excepté, sauf erreur, dans la plateforme Artnews Net, spécialisée dans le marché de l’art.

«Des oeuvres faites pour exister»

Devant la destruction de Dialogue avec l’histoire à Québec, l’artiste Jean-Pierre Raynaud, 76 ans, a tenu à préciser sa pensée par écrit, texte publié par quelques médias français, que nous reprenons ici.

« Les oeuvres d’art ne sont pas faites pour être aimées, mais pour exister. Je sais depuis toujours que devenir artiste était, contrairement à ce que l’on pense, une situation inconfortable, et même dans certains cas, à haut risque. C’est peut-être aussi cela le projet artistique : rencontrer l’autre dans sa totale liberté ou dans la totale confusion de sa pensée.

Les oeuvres, que vous les aimiez ou pas, peuvent se réveiller et ont la capacité de faire surgir de chaque individu des instants éblouissants ou des réactions d’un appauvrissement affligeant. Toutes les oeuvres d’un artiste sont des autoportraits et la stèle de Québec n’échappe pas à cela.

Il faudrait réfléchir… Pourquoi un dérisoire bloc de ciment et de marbre suscite, malgré le silence qu’il cultive, une telle violence ? Comment une jetée en pâture a-t-elle pu se produire en place publique, accompagnée d’une dramaturgie, par pelleteuse interposée en action ? Ici, le voyeurisme n’est pas innocent.

Dans nos sociétés, la destruction mériterait une analyse plus approfondie, car l’ayant pratiquée volontairement sur mon oeuvre
La maison 1969-1993, j’en avais toute légitimité.

Si Daesh fracassant des statues antiques nous choque autant, c’est à travers la scénographie de mise à mort de ma stèle que s’est joué mon procès. En dehors du débat “ j’aime ou je n’aime pas ”, la destruction ici a une portée politique et sociale. Le constat que j’en fais est : le monde actuel dans son intolérance est incapable d’accepter la différence et l’on se retrouve l’étranger, l’autre, l’indésirable.

La responsabilité vous appartient maintenant, élus ou particuliers, de faire apparaître ou disparaître ce dérisoire moment d’histoire. »


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