Battre le fer quand il est chaud

Dans «Warm», les deux acrobates se livrent à une épreuve de force.
Photo: Sophie Colleu Dans «Warm», les deux acrobates se livrent à une épreuve de force.

Attention, chaud, très chaud. Avoir chaud, au sens propre comme au figuré, aller jusqu’au bout, jusqu’où le corps peut aller lorsqu’il est poussé dans ses derniers retranchements, lorsque plongé dans une chaleur extrême, jusqu’au bout du désir.

Ce thème torride, c’est le sujet de prédilection de Warm, performance brûlante comme les braises de David Bobée exécutée par deux acrobates devant 100 projecteurs fumants sur un texte sulfureux du poète Ronan Chéneau.

L’épreuve de force, rarement présentée en raison de son coefficient de difficulté élevé, sera présentée quatre soirs à Montréal complètement cirque par le tandem colombien d’acrobates El Nucleo, sur le plateau de l’Espace Go. La même salle avait accueilli en 2012 Cannibales, une autre proposition crue de Bobbée distillée sur un texte de Chéneau, où un jeune couple s’immolait par le feu !

« C’est un spectacle sur la chute, la souffrance, le renoncement, les limites physiques du corps », explique au bout du fil Wilmer Marquez, artiste polyglotte qui, avec son complice Edward Aleman, a accepté de relever ce défi fou, lancé lors d’improvisations par David Bobée.

Feu, le cirque

Pendant quarante minutes, les deux acrobates, livrés comme des poulets à rôtir au feu des projecteurs, se livrent à une preuve de force. Équilibres et figures de main à main se muent en sport extrême quand les artistes, plongés dans la moiteur et éblouis par la lumière aveuglante, avancent à tâtons. « Lors d’improvisations où les artistes se plaignaient de la chaleur des projecteurs, David a eu l’idée de travailler avec cette chaleur pour voir comment nos corps allaient s’adapter. On a trouvé l’idée géniale. Sortir de notre zone de confort nous aide à chercher plus loin. Ces conditions commandent une confiance extrême en l’autre. Être dans cette chaleur torride, avec cette musique, ce texte intense, c’est puissant », ajoute Wilmer.

Histoire de battre le fer pendant qu’il est chaud, Chéneau évoque, lui, le choc des chairs entre deux corps d’hommes, la luxure d’une femme, la douleur doublée de désir, de rêve et de cauchemar, dans un texte ardent lu par Séverine Ragaigne. Une prestation où poésie et performance exultent devant et avec le public, immergé lui aussi dans la touffeur du moment. « Warm, ce n’est pas que du cirque, c’est 40 minutes d’expérience théâtrale. C’est épuisant, je perds trois kilos chaque fois », confie Wilmer.

 

Qui sommes-nous ?

Le même tandem pousse aussi loin la complicité dans Quien Soy ?, une autre performance présentée au Théâtre Outremont, cette fois ficelée autour de l’histoire des deux acrobates de Bogotá, inséparables depuis l’enfance. Amateurs de capoeira, de gymnastique et de musique, les jeunes artistes, soudés depuis l’adolescence, ont usé leurs semelles sur les places de la capitale colombienne, avant d’apprendre les rudiments du métier en compagnie du cirque colombien La Gata. Remarqué par des recruteurs, le duo est allé aiguiser son talent au Centre national des arts du cirque (CNAC) de Châlons-en-Champagne en France.

À leur sortie de l’école, Wilmer et Edward pondent Quien Soy ?, une pièce inspirée de leur propre vie, d’El Nucleo — le noyau, nom de leur troupe —, teintée par leur style explosif, performatif, limite casse-cou. Entourés de blocs de bois, les deux acrobates composent et décomposent leur univers, métaphore du puzzle qu’est devenue leur propre vie. Le spectacle qui tourne depuis deux ans a été chaudement applaudi au Festival d’Avignon l’été dernier.

« L’idée des cubes, c’est celle d’univers qui se métamorphosent. Notre vie, c’est la rencontre de deux univers. Qui sommes-nous ? Français, Colombiens, créons des espaces, des tableaux où l’on ne cherche pas à créer un cirque beau et pur, mais à exposer notre réalité, à partager notre fatigue, notre souffle. On tombe et retombe jusqu’à l’épuisement, sans s’arrêter, comme des enfants », explique Wilmer.

Entre danse, main à main, acrobaties au sol, les deux athlètes, toujours spartiates, poussent encore une fois leur corps jusqu’à l’épuisement. Yeux fermés, mouvements inversés, déséquilibre : les écueils, les blessures, les contraintes nourrissent leur soif d’exploration. Une blessure à une épaule est ainsi devenue l’alibi pour créer toute une série d’équilibres et de portés sur la tête. « Les obstacles nous permettent d’être plus créatifs, soutient Wilmer, et nous amènent là où on ne serait peut-être jamais allés. » À découvrir, yeux grands ouverts.

Warm

El Nucleo, à l’Espace Go du 4 au 7 juillet. Aussi: «Quien Soy?», au Théâtre Outremont du 9 au 12 juillet.

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