Albert Einstein, l’homme ordinaire

Même les génies ont des préoccupations terre à terre ! Quand il n’avait pas la tête dans la matière, la cosmologie, les référentiels inertiels ou l’énergie, Albert Einstein pouvait s’émouvoir devant un jouet d’enfant, philosopher sur la jeunesse, inciter son fils à prendre la géométrie avec sérieux, craindre les dérives liberticides du sénateur américain McCarthy ou encore se montrer d’une humilité étonnante face à l’existence — ou pas — de Dieu.

Une série de 25 lettres signées par l’illustre physicien en témoignent, révélant au passage les petites histoires derrière la grande qu’a écrite entre 1905, année de la publication de sa théorie de la relativité restreinte, et sa mort, en 1955, l’homme nommé personnalité du XXe siècle par le magazine Time. Ces lettres, accumulées au fil des années par un collectionneur privé, ont été mises aux enchères mercredi soir à Los Angeles, dans le cadre d’une vente qualifiée d’historique par Profile in History, encanteur spécialisé dans la mémoire du monde. Elles ont changé de main pour quelques centaines de milliers de dollars.

« Ces lettres offrent une perspective rare sur les pensées ordinaires et quotidiennes d’Einstein, a résumé Joseph Maddalena, fondateur de la maison d’encans. Nous savons tous ce qu’il a accompli, comment il a changé le monde avec sa théorie de la relativité. Ces lettres montrent l’autre côté de l’histoire, comment il éduquait ses enfants, comment il croyait même en Dieu… » avec relativisme, s’entend.

« J’ai souvent dit que, selon moi, le concept d’un Dieu personnel est une idée enfantine », écrit-il, le 28 septembre 1949, à Guy H. Raner, un prof d’histoire en Californie qui, quelques années plus tôt, l’avait épistolairement interpellé sur une rumeur persistante à l’époque, voulant que l’homme, né dans une famille juive non pratiquante, ait été converti au christianisme par un jésuite. « Vous pouvez me traiter d’agnostique, car je ne partage pas cet esprit du croisé que peut avoir l’athée professionnel dont la ferveur est nourrie par la douleur de sa libération à l’endoctrinement religieux de sa jeunesse. Je préfère une posture d’humilité qui témoigne plus de notre faiblesse intellectuelle à comprendre les choses de la nature tout comme notre propre existence. »

Témoin des dérives

Dans la quête d’absolu, tout comme dans l’expression du détail, les lettres d’Einstein, manuscrites ou dactylographiées, écrites en anglais ou en allemand, laissent forcément la banalité du quotidien qu’elles expriment croiser la grande histoire que le scientifique a traversée. « Je suis assis tranquillement en Hollande après avoir été informé que certaines personnes courent après le « Grand Juif » que je suis en Allemagne, écrit, en novembre 1923, à son fils Eduard, l’homme qui a théorisé l’ère de l’atome. À Stuttgart, il y a même un panneau d’affichage sur lequel j’ai été érigé au premier rang des juifs les plus riches. J’ai pensé démissionner de mes fonctions en Allemagne [à l’Académie prussienne des sciences], mais je ne le ferais pas. Moralement, ce serait néfaste pour les intellectuels allemands. »

En 1953, un 18 juillet, le père de la relativité échange avec un certain Edwin B. Lindsay sur les audiences du sénateur Joseph McCarthy, qui alimente une sournoise croisade anticommuniste. « Ce n’est rien de plus qu’une destruction systématique des droits politiques individuels menée par un groupe de politiciens imprudents et intrépides, soutenus par la grande industrie, explique Einstein. Ce qui arrive en ce moment dans notre pays est la reproduction des événements qui, en Allemagne, ont conduit à l’avènement du régime dictatorial d’Hitler. »

Quand il ne parle pas de politique et des dérives de son présent, Albert Einstein invite, dans une autre lettre, son fils, Hans, à se mettre un peu plus sérieusement à sa table de travail pour étudier la géométrie, lui promettant même de lui envoyer par la poste quelques problèmes à résoudre, mais il se laisse également gagner, avec Eduard, par des réflexions plus philosophiques sur la jeunesse et les vertus d’une vie intellectuelle créative. Pour le 70e anniversaire de son oncle Ceasar Koch, l’éminent penseur s’émeut face au souvenir d’une locomotive à vapeur miniature, un jouet qui aurait incité l’homme à prendre la voie de la science. Dans une autre lettre, il console une amie qui vient de découvrir l’infidélité de son mari.

Avec son ex-femme, Mileva Maric, il se désole du manque de considération pour la physique théorique, alors que sa théorie de la relativité est pourtant un succès. « La théorie de la relativité a été démontrée expérimentalement, écrit-il, mais la question du lien entre la gravitation et l’électricité reste encore à la dérive, selon moi. La physique théorique est un sujet éminemment épineux. »

L’ensemble des lettres mises en vente mercredi a été évalué à près d’un million de dollars. « C’est certainement parmi les choses les plus importantes qu’il m’a été donné de toucher, a indiqué l’encanteur, qui a remis ces missives sur le marché de la collection avec des mises de départ variant de 5000 à 40 000 $. Ce n’est pas comme un autographe de Babe Ruth ou une photo dédicacée de Marilyn Monroe. Ces lettres sont historiquement signifiantes. » Sans doute une question de particules, de lumière et de vitesse…

Avec l'Associated Press

J’ai souvent dit que, selon moi, le concept d’un Dieu personnel est une idée enfantine

2 commentaires
  • Guy Demers - Abonné 12 juin 2015 10 h 01

    Albert Einstein a plus d'une chose à nous apprendre.

    Je suis à lire le roman-réalité de Laurent Seksik, Le cas Eduard Einstein, Flammarion 2013, J'ai lu - Prix du meilleur roman français 2013. Établi en connaissance de la correspondance d'Albert Eunstein dont on parle ici, touchant particulièremen son fils, interné pour cause de schizophrénie violente. Brûlant d'humanité. Je le recommande à tout le monde. « [Mileva sait qu' ] Albert a d'autres préoccupations. La Gestapo est à ses trousses. Elle espère que tout se passera au mieux avec Eduard. Elle a peur des retrouvailles. Elle redoute le dernier adieu. » (p.78)
    Guy Demers, Montréal

  • Yves Archambault - Inscrit 12 juin 2015 10 h 56

    bonne lecture

    moi je suis un mécréant professionnel comme dit si bien notre grand savant.
    doué d'intelligence (ordinaire) je ne peux consentir une existence à dieu au troisième millénaire sous peine d'enfantillage.
    y