«Il n’y a pas de beaux projets sans complicité!»

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Fontaine créée par l’artiste Mireille Dubreuil, dans le cadre d’un projet de participation citoyenne de la MRC des Laurentides, qui a reçu une mention spéciale du prix Culture et Développement du réseau Les Arts et la Ville, l’an dernier
Photo: Olivier Dubois MRC des Laurentides Fontaine créée par l’artiste Mireille Dubreuil, dans le cadre d’un projet de participation citoyenne de la MRC des Laurentides, qui a reçu une mention spéciale du prix Culture et Développement du réseau Les Arts et la Ville, l’an dernier

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Thème de ce vingt-huitième colloque annuel du réseau Les Arts et la Ville : La culture, lieu de toutes les complicités. Ou comment celle-ci peut nous aider à séduire l’autre, à bâtir des ponts, à rapprocher les peuples, à développer d’autres secteurs d’activité, à façonner l’avenir ou à relancer l’économie sur de nouvelles bases ? Éléments de réponse avec Françoise Enguehard, auteure établie à Saint-Jean de Terre-Neuve, qui prononcera la conférence d’ouverture du colloque, et Dominique Violette, coprésidente du réseau et directrice générale du Carrefour international de théâtre de Québec.

« On ne crée pas seuls. La culture, c’est une affaire individuelle, mais qui se passe dans un rapport aux autres, expose Dominique Violette. C’est une affaire de liens, d’affinités, de reconnaissance, d’appartenance, d’entraide… de complicité. Pour mener à bien un projet artistique, il faut que du monde y croie, du monde qui ne vient pas forcément des mêmes horizons mais qui s’allie sur un enjeu particulier parce qu’il croit en sa pertinence. Il faut des alliés, des complices. Il n’y a pas de beaux projets sans complicité. »

Un point de vue partagé par Françoise Enguehard. Exemples à l’appui, elle expliquera, lors de la conférence d’ouverture du colloque, comment cette complicité a permis aux Terre-Neuviens, société distincte s’il en est, peuple insulaire et isolé géographiquement, de construire leur identité, leur culture, tout en restant ouverts sur le monde.

« Les Terre-Neuviens sont très à l’aise avec leur identité, affirme-t-elle. Ils savent qui ils sont, d’où ils viennent. Ils ont un sens de l’appartenance au territoire. La vie a été très difficile sur l’île au fil des siècles. Les gens se sont donc habitués à s’exprimer. L’expression artistique est presque une seconde nature. Partout, que ce soit à Saint-Jean jusque dans le moindre petit village, il y a des manifestations de cette intégration du processus culturel à la vie de tous les jours. Car on parle de l’art que les gens vont pouvoir admirer, mais aussi et surtout auquel ils participent. D’où cette complicité nécessaire pour qu’un projet fonctionne. »

Cette complicité que l’auteure, Terre-Neuvienne d’adoption et originaire de Saint-Pierre-et-Miquelon, associe au lien de confiance, de connivence, de coopération, de partenariat, de partage, de meilleure compréhension entre les êtres, mais aussi de refus de l’isolement.

« L’expression artistique est une manière de transcender ce qui parfois nous divise, que ce soit la langue, l’origine culturelle, nos références culturelles, notre provenance, l’endroit où l’on est né et qui nous a façonnés, croit Mme Enguehard. Dans cette affirmation culturelle, il y a une manière d’aller au-delà de ce qu’on pense souvent être les déterminants de l’identité, à tort d’ailleurs, la langue, le territoire, le sang, etc. »

L’écrivaine sait qu’elle s’adressera mardi à un auditoire convaincu, puisqu’il participe à ce colloque, que la place de l’art est dans la ville. Pas dans le musée de la ville, mais bien dans la vie de tous les jours. Un auditoire venu cependant chercher quelques pistes pour mener à bien des projets artistiques.

« Dans les projets culturels d’intégration qui fonctionnent, il y a des dénominateurs communs, des choses qui sont nécessaires, estime-t-elle. Par exemple, il faut qu’il y ait déjà un minimum d’activité économique. On ne peut pas forcer l’implantation d’un projet artistique dans une ville où il n’y a plus rien. Ça nécessite également une grande attention aux détails, que la population locale ait un rôle direct à jouer, que tout le monde ait quelque chose de concret à y gagner. Je ne parle pas en argent, mais bien plus en fierté, en identité, en savoir-faire. Il faut également une ouverture, ne pas avoir peur de confronter sa culture à l’étranger. Il faut même l’inviter à ajouter sa marque. Ça, les Terre-Neuviens savent très bien le faire. Ils n’ont pas peur de voir leur culture évoluer. Quand on vit sur une île, la culture évolue par ce que l’étranger apporte. La complicité, c’est l’affirmation de soi, le refus de l’isolement et l’ouverture sur les autres. »

Complicité entre les citoyens, partie prenante de l’expression artistique qui façonne la ville et la vie quotidienne. Complicité entre les artistes et tous les autres acteurs de la culture et du développement local, ajoute Dominique Violette.

« L’art est tributaire des volontés locales, souligne-t-elle. Plus nous avons de complices, d’alliés, plus nos racines sont profondes dans le milieu où l’on est installé comme producteur d’événements, diffuseur, artiste, plus on a de chances de s’ancrer encore plus. À partir du moment où l’on souhaite enrichir un territoire, contribuer à son développement, rendre sa fierté à une population, parce qu’on a nous-mêmes intérêt pour cela, alors les complicités sont plus faciles à construire. Et quand ces moments arrivent, ça devient formidable. La complicité est un catalyseur, un élément déclencheur de réalisation. »

Rendre sa fierté à une population comme vecteur important de cohésion sociale, de vivre-ensemble et de développement économique et touristique. Renforcer le sentiment d’appartenance à la communauté chez tous les individus qui la composent, qu’ils en fassent partie depuis plusieurs générations ou qu’ils s’y soient établis un peu par hasard. Voilà bien l’un des objectifs du réseau Les Arts et la Ville. Un objectif louable mais qui, selon Mmes Enguehard et Violette, ne pourra être atteint qu’avec la complicité de tous les acteurs.