Bibliothèque à vendre pour propriétaire fortuné

Le bel immeuble patrimonial de la rue Saint-Denis est inoccupé depuis 2004.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le bel immeuble patrimonial de la rue Saint-Denis est inoccupé depuis 2004.

Les groupes qui voudront acquérir l’édifice Saint-Sulpice, mis en vente en catimini par le gouvernement du Québec, devront avoir « une vitalité financière » suffisante pour assurer son avenir, disait la ministre de la Culture Hélène David en entrevue vendredi. Par ailleurs, la ministre espère que le classement patrimonial de l’édifice assurera une certaine vocation culturelle aux lieux.

L’intérieur et l’extérieur du bâtiment, comme son mobilier, sont en effet l’objet d’un important classement patrimonial, qui couvre également la salle de spectacle de quelque 600 sièges de l’entresol. Tout promoteur devra demander une permission particulière au ministère pour y faire quelque modification que ce soit.

L’Union des écrivains du Québec s’est dite pour sa part « catastrophée » de cette mise en vente et a critiqué la ministre de la Culture pour son changement de cap. Cette décision « rompt la promesse formelle de la ministre […] de lancer un appel d’offres qui respecterait la vocation culturelle de la bibliothèque », écrit l’UNEQ dans un communiqué.

Différents acquéreurs

Lise Bissonnette, fondatrice et ancienne directrice de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, relève que la mise en vente de l’édifice surviendra quelques semaines avant le centenaire de cette bibliothèque, fondée par les Sulpiciens le 12 septembre 1915.

Les Sulpiciens, soucieux de préserver la population des lectures licencieuses, ont en effet bâti cette bibliothèque pour contrer le projet de bibliothèque de la Ville de Montréal. C’est l’architecte Eugène Payette, avec son projet de style beaux-arts, qui a été retenu pour ériger le bâtiment. C’est d’ailleurs également lui qui construira la bibliothèque de Montréal, quelques années plus tard.

Rachetée dans les années 1940 par le gouvernement du Québec aux Sulpiciens en faillite, la bibliothèque Saint-Sulpice devient la Bibliothèque nationale en 1967, en pleine Révolution tranquille. Déjà, sous les Sulpiciens, soutient Lise Bissonnette, le conservateur Aegidius Fauteux, qui a aussi été rédacteur en chef de La Presse, avait jeté les bases d’une Bibliothèque nationale en créant des collections québécoises. Cette Bibliothèque nationale, devenue BAnQ, est toujours la seule bibliothèque nationale duCanada en dehors de celle d’Ottawa, précise-t-elle.

Ce n’est qu’en 2004 que les livres de la bibliothèque Saint-Sulpice, y compris les collections des Sulpiciens, ont été transférés dans le nouveau bâtiment de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, un coin de rue plus loin. Dès cette époque, Lise Bissonnette soumet au gouvernement de Lucien Bouchard son souhait d’intégrer la bibliothèque Saint-Sulpice à BAnQ. Mais l’édifice est vendu à l’UQAM pour la somme de 2millions de dollars, puis racheté par le gouvernement quelques années plus tard pour plus du double du prix (4,5 millions de dollars).

Inoccupé depuis 2004

Mme Bissonnette affirme qu’elle a elle-même rencontré à l’époque la ministre Monique Jérôme-Forget pour qu’elle donne son aval au rachat. Québec lance alors un appel de projets auquel de nombreux groupes répondent. On réfléchit entre autres à la possibilité d’y tenir une Maison du livre. Lise Bissonnette, toujours à la tête de BAnQ, présente pour sa part, avec le président de l’Union des artistes de l’époque, Serge Turgeon, un projet de bibliothèque des arts vivants.

« Mais BAnQ coûte déjà 70 millions par année », rétorque à ce sujet la ministre Hélène David.

L’organisme Le Vivier, destiné aux musiques nouvelles, est retenu un certain temps pour s’y établir. Il se retrouvera finalement dans les locaux du Gesù. Le bel immeuble de la rue Saint-Denis demeure donc inoccupé depuis 2004.

« Nous [le gouvernement], on n’est pas d’une richesse extrême non plus », dit Mme David, qui croit cependant que le classement patrimonial du bâtiment permettra à d’éventuels acheteurs d’obtenir des subventions pour des rénovations. Au bas mot, le simple entretien de l’édifice coûte 400 000 $ par année.

De son côté, le maire de Montréal, Denis Coderre, a dit vouloir mettre sur pied un comité de travail avec la ministre Hélène David pour réfléchir sur l’avenir des lieux, notamment dans le cadre de la phase 2 du projet de revitalisation de la rue Saint-Denis, qui touche le Quartier des spectacles.

« L’important pour moi, c’est de sauver le patrimoine. […] Je veux prendre la balle au bond pour dire : on doit protéger ce magnifique immeuble », dit-il.

L’important pour moi, c’est de sauver le patrimoine. […] Je veux prendre la balle au bond pour dire : on doit protéger ce magnifique immeuble.

12 commentaires
  • Jean Régnier - Abonné 23 mai 2015 01 h 09

    Une garderie?

    Une garderie pour les petits amis, ce serait bien, non?

  • François Dugal - Inscrit 23 mai 2015 07 h 52

    "Propriétaire fortuné"

    Devinons qu'elle sera l'allégeance politique du futur "propriétaire fortuné"?

  • Gilles Delisle - Abonné 23 mai 2015 08 h 09

    Le saccage de l'Etat n'a pas de limite

    Se débarrasser d'un monument comme la Bibliothèque St-Sulpice démontre une méconnaissance totale de ce qu'est le patrimoine culturel. Laissé à l'abandon depuis plus de dix ans, le gouvernement actuel vient de décider de vendre ce joyau historique comme s'il s'agissait d'un simple duplex du Plateau. Quel mépris! Quand des sommités comme Mme Bissonette et Mme Phillys Lambert se scandalisent devant un tel gâchis, on peut supposer que les autorités gouvernementales font fausse route encore une fois. Mais pour sauver quelques dollars, ils sont prêts à n'importe quelle bassesse.

  • Bernard Terreault - Abonné 23 mai 2015 08 h 29

    Où le problème réside-t-il?

    Pour moi, aucun autre édifice à Montréal n'a autant de finesse, n'est aussi réussi, toutes périodes confondues. Pas imposant comme d'autres (l'UdeM, l'Oratoire, le Royal Vic, la PVM et la Sun Life...), mais "parfait". Pourtant, plusieurs projets pour utiliser cet édifice n'ont pas abouti. Pourquoi? Est-ce que le bâtiment n'était pas adapté à leurs besoins pour des raisons pratiques? Ou bien, au contraire, ces projets ont-ils avorté pour des raisons qui n'ont rien à voir avec le bâtiment? Il faudrait que des journalistes éclaircissent ce mystère. Pour une fois, je regrette de ne pas être multimillionaire, et de ne pas pouvoir l'acheter pour en faire mon bureau!

  • Marc Bouchard-Marquis - Inscrit 23 mai 2015 08 h 44

    Inculte.

    Notre patrimoine au plus offrant!

    La vente de notre bibliothèque Nationale sur la rue Saint-Denis, c'est une vrai honte.

    Tant qu'à faire, pourquoi ne venderions-nous pas l'édifice de l'Assemblée Nationale... qui nous coûte chers aussi...

    Pour les liberaux, saccager la mémoire et l'histoire du peuple Québécois...ce n'est pas grave?

    Gouvernement libéral, VANDALE, IGNARE et INCULTE!