La fondatrice du Living Theatre s’éteint

Judith Malina a fondé avec Julian Beck le Living Theatre, la troupe la plus intempestive des années 1960.
Photo: Gorupdebesanez / Wikimedia Judith Malina a fondé avec Julian Beck le Living Theatre, la troupe la plus intempestive des années 1960.

C’était une icône de la contre-culture, un sacré bout de femme, haute comme trois pommes, qui a passé son temps à défier l’ordre : Judith Malina est morte, vendredi 10 avril, à Englewood (New Jersey, États-Unis), à 88 ans, d’insuffisance respiratoire. Son nom est indissociable de celui de Julian Beck, avec qui elle a fondé le Living Theatre, la troupe la plus intempestive des années 1960. Évoquer leur histoire, c’est parler d’un monde qui nous paraît aujourd’hui aussi loin qu’une étoile dans la galaxie : celui où la liberté se conjuguait au présent, où l’amour libre et le LSD allaient de soi, où le théâtre était un levier de la révolution. À elle seule, Judith Malina incarne toutes ces utopies, auxquelles elle n’a jamais renoncé, jusqu’à son dernier souffle.

Née à Kiel, en Allemagne, le 4 juin 1926, fille de rabbin, elle a 2 ans quand sa famille émigre à New York. À 19 ans, elle s’inscrit à la New School for Social Research où elle se forme auprès d’Erwin Piscator. Ce metteur en scène allemand, qui a dirigé la Volksbühne de Berlin avant de fuir le nazisme, prône un théâtre prolétarien et épique. Il marque profondément Judith Malina, qui transmet sa passion à Julian Beck, rencontré quand elle a 17 ans. D’un an son aîné, c’est un peintre expressionniste, au regard messianique. Tous deux partagent les mêmes valeurs : ils sont anarchistes, pacifistes et ils croient à une fusion entre le théâtre et la vie.

L’hyperréalisme à son comble

Ensemble, ils fondent le Living Theatre, en 1947, et s’installent en 1951 au Cherry Lane Theatre, à Greenwich Village. C’est le début d’une aventure qui connaîtra plusieurs périodes, et culmine après que Julian Beck et Judith Malina ont découvert Le théâtre et son double, d’Antonin Artaud. Cet essai inspire au Living Theatre The Brig (La taule), un de ses spectacles les plus emblématiques (1963). Sur scène, la troupe reproduit une journée dans le quartier disciplinaire d’un camp de marines américains, au Japon, d’après le récit de Kenneth Brown. L’hyperréalisme est poussé à son comble, les comédiens s’infligent réellement des brimades. C’est saisissant et, d’une certaine manière, fatal pour le Living Theatre : poursuivi pour taxes non payées, il doit fermer sa salle.

Nous sommes en 1963. Julian Beck et Judith Malina partent vivre en Europe. En France, où ils sont connus depuis leur première venue, au Théâtre des nations, en 1961, ils mettent le public en transe avec Misteries and Smaller Pieces (1964), Frankenstein (1966) et Antigone (1967). Mais c’est en 1968 qu’ils offrent leur plus grand coup d’éclat. Après l’occupation de l’Odéon, dont Julian Beck est un meneur, la troupe descend en juillet à Avignon, où Jean Vilar l’a invitée à créer Paradise Now, qui incite les spectateurs à la révolution immédiate. Des échauffourées éclatent devant le cloître des Carmes, quand Julian Beck laisse entrer les « sans billets », contre l’avis de Jean Vilar, violemment pris à parti.

Une survivance

 

Paradise now tourne deux ans en Europe. Après une présentation du spectacle à Berlin, en 1970, la troupe qui est allée au bout de son expérience, et a inspiré de nombreux émules, décide de créer un Living éclaté, avec plusieurs cellules de théâtre de guérilla. En 1971, Judith Malina, Julian Beck et onze autres membres de la troupe sont emprisonnés au Brésil pour subversion et détention de marijuana. À la suite d’une pétition internationale, ils sont expulsés. En 1975, Judith Malina et Julian Beck retournent à New York, où ils fondent un nouveau Living Theatre qu’ils dirigent ensemble jusqu’à la mort de Julian Beck, à 60 ans, en 1985. Judith Malina continue, avec son nouveau mari, Hanon Reznikov. Le temps ne joue pas en la faveur du Living Theatre, qui apparaît comme une survivance, après avoir insufflé au théâtre un fabuleux vent libérateur et novateur.

Cela n’empêche pas Judith Malina de poursuivre. Et de jouer ailleurs, dans des films (La famille Addams, de Barry Sonnenfeld, Radio Days, de Woody Allen) ou dans la série Les Soprano. Tout en tenant le Living Theatre à bout de bras. Elle présente des pièces sur la guerre du Golfe ou le krach boursier dans la salle de la Clinton Street où le Living Theatre sera désormais dirigé par son fils, Garrick Beck.

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