Financer la culture, ou savoir combattre l’austérité

Depuis quelques années, plusieurs événements ont contribué à entamer une réflexion sur les moyens d’augmenter l’investissement privé, tel le forum Arts-affaires de Montréal, tenu en 2013.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Depuis quelques années, plusieurs événements ont contribué à entamer une réflexion sur les moyens d’augmenter l’investissement privé, tel le forum Arts-affaires de Montréal, tenu en 2013.

L’austérité budgétaire ne doit pas étouffer la créativité des artistes, car celle-ci est essentielle au bien-être économique. Voilà ce que martèle sur toutes les tribunes Manon Gauthier, responsable de la culture à la Ville de Montréal. À la veille de la remise du 30e Grand Prix du Conseil des arts de Montréal (CAM), l’élue lance un appel à ses homologues provincial et fédéral, ainsi qu’aux investisseurs privés.

Défenseure infatigable de la cause des arts et de leurs interrelations avec les affaires, Mme Gauthier a fait ses classes il y a plus de 20 ans dans la production de spectacles, puis elle a cumulé les expériences en gestion et en communication. En politique municipale depuis 2013, elle est très engagée auprès du CAM, qu’elle décrit comme un organe voué « au soutien et à la prolifération des artistes ». Entrevue.


Vous dépeignez la cérémonie du Grand Prix du CAM comme une « grand-messe » du milieu artistique montréalais. Est-ce un événement si incontournable ?

Oui, c’est devenu un rassemblement annuel important. Chaque année, je me surprends à voir le nombre d’artistes de tous les horizons converger au même endroit le temps du repas et de la remise des prix. La nouvelle génération qui dirige le CAM n’y est pas étrangère : elle fait un excellent boulot pour inclure et impliquer les différentes communautés culturelles de la métropole. Il y a ainsi une présence de plus en plus accrue de tous les individus qui gravitent autour du milieu, des investisseurs du secteur privé en passant par les experts du numérique.


Quel impact a l’ascension du numérique dans le monde culturel, à votre avis ?

Le fait que des éléments numériques s’immiscent dans presque toutes les sphères du milieu redéfinit certaines pratiques, entraîne de nouvelles collaborations. Par exemple, des créateurs de jeux vidéo s’allient régulièrement à des chanteurs et à des musiciens. Il y a de nouveaux acteurs, donc un élargissement de l’écosystème artistique. Dans ce contexte, les grands rassemblements deviennent des moments importants pour échanger avec ces nouveaux venus, ainsi qu’avec les investisseurs qui croient en ces projets.


Parlant d’investissement, des mécènes offriront aux entreprises finalistes des sommes d’argent, mais aussi une forme d’accompagnement. Est-ce exact ?

C’est bien ça. Les finalistes reçoivent tous une bourse de 5000 $, de mécènes divers, dont Luc Plamondon, le producteur René Malo, François Gratton, de Telus, John Stokes, de Real Ventures, ainsi que l’ex-présidente du CAM, Louise Roy. La somme représente une aide essentielle, certes, mais c’est surtout un geste qui concrétise le parrainage entre l’artiste et son mécène. On démontre avec ces jumelages l’interdépendance entre les arts et les affaires. À la Ville de Montréal, nous allons assurer ce même rôle de parrain avec le lauréat, qui reçoit pour sa part un prix de 25 000 $.


Le CAM joue donc un rôle d’intermédiaire entre les milieux des affaires et de l’art ?

Tout à fait. Notre objectif est de créer un tremplin pour la relève artistique et d’encourager le développement culturel sur l’ensemble du territoire montréalais. Il faut aider la création de nouvelles formes d’ententes financières et d’investissements.


Vous parlez très souvent de l’interdépendance entre les arts et les affaires…

Et je vais continuer de le faire ! À mes yeux, plus il y a de mécènes et d’investisseurs du milieu privé qui appuient la culture, plus de projets voient le jour, et, par ricochet, les citoyens interpellés sont plus nombreux… Puis vient le rayonnement international de nos artistes. Ce sont eux qui mettent Montréal et le Québec sur la mappemonde, attirent des milliers de personnes ici chaque année. Les différents paliers de gouvernement doivent comprendre cette réalité en finançant à leur tour les initiatives culturelles.


Le budget provincial est dévoilé cette semaine, avez-vous des craintes ?

Mes craintes doivent se traduire par un appel à la collaboration du secteur privé et des institutions culturelles. Quand je parle d’entraide, je fais référence à la multiplication des tables de concertation, nécessaires pour identifier nos besoins collectifs. C’est grâce à ces plateformes que la communauté artistique peut unir sa voix et envoyer un message fort.

Et quel est ce message, exactement ?

C’est simple : il est temps qu’on reconnaisse l’apport économique de la culture. En période d’austérité, il faut éviter de tout sabrer, les artistes doivent continuer de créer. C’est indissociable de la reprise économique. Il faut changer de philosophie. À Montréal, l’administration dont je fais partie a un rôle de modérateur. Nous devrons atténuer l’impact des décisions des autres gouvernements, quelles qu’elles soient.


Diriez-vous que Montréal prêche par l’exemple en investissements culturels ?

Pour notre part, nous avons concrétisé notre promesse d’accroître l’aide financière. Depuis mon entrée en mandat, en novembre 2013, nous avons octroyé 12,9 millions de dollars. Nous entendons bonifier cette aide d’un demi-million chaque année. Alors, oui, nous prêchons par l’exemple, car nous n’avons pas coupé en culture et nous ne le ferons pas. Toutefois, il faut aussi poursuivre une discussion publique qui n’a pas abouti, celle de repenser les modes de financement.

Que voulez-vous dire exactement ?

Je parle ici du financement des différents conseils des arts. Depuis quelques années, plusieurs événements ont contribué à entamer une réflexion sur les moyens d’augmenter l’investissement privé, tel le forum Arts-affaires de Montréal, tenu en 2013. Les changements de gouvernement à l’échelle provinciale ont fait en sorte que ces discussions n’ont jamais été menées à terme. Alors qu’on se dirige vers le 375e anniversaire de Montréal, en 2017, c’est l’occasion de poursuivre ce chantier. Les financements doivent être repensés en fonction de la réalité économique et numérique. Et notre palier de gouvernement ne peut faire cet exercice de réflexion seul. Nous devons le faire tous ensemble.

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