Un étonnant petit musée

Claude Lafleur Collaboration spéciale
Photographie d’un salon turc
Photo: Paul Ducharme photographie Photographie d’un salon turc

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

À l’angle des rues Sherbrooke et Pie-IX, dans l’est de la ville, se trouve un étonnant petit musée. D’abord par son apparence extérieure : une reproduction du Petit Trianon de Versailles, l’édifice inauguré par Louis XV en 1769, puis offert par Louis XVI à sa jeune épouse, Marie-Antoinette. Rue Sherbrooke, il s’agit de l’ancienne résidence des frères Oscar et Marius Dufresne, construite entre 1916 et 1918, qu’on appelle à présent le Château Dufresne.

Visiter cette demeure, c’est se plonger dans une capsule de temps. « C’est la seule maison des années 1920 dont on a conservé intégralement les intérieurs et le mobilier d’origine », indique Paul Labonne, directeur général du Musée Dufresne-Nincheri.

« C’est vraiment une expérience unique, poursuit-il. On y découvre l’époque où la bourgeoisie canadienne-française désirait s’affirmer dans un Montréal encore très anglophone. Et cette bourgeoisie s’est inspirée de ce qui se faisait de mieux en France, entre autres le Petit Trianon de Versailles. »

Le Château Dufresne nous permet ainsi de visiter une vingtaine de pièces meublées selon différents styles : beaux-arts, élisabéthain, Louis XV, Louis XVI, Renaissance, etc. En outre, le maître verrier et fresquiste Guido Nincheri a peint des toiles spécifiques correspondant au style de chaque pièce.

La renaissance du Musée

Au cours de la dernière année, ce musée est devenu un « complexe muséal » avec l’ajout de l’atelier de vitrail de Guido Nincheri (prononcer « ninkeri »). « L’année 2014 a été pour nous emballante, déclare Paul Labonne, puisque nous avons changé de nom pour devenir le Musée Dufresne-Nincheri. Nous avons en effet acquis l’atelier de celui qui a justement décoré le Château Dufresne. Nous avons inauguré les deux lieux en décembre. »

Par le fait même, le Château présente une nouvelle exposition permanente qui table sur la collection mobilière de la famille Dufresne et à laquelle se jouxtent 47 trésors de la collection Bothuri-Bédard.

Alexandre de Bothuri possède l’une des plus importantes collections royales et impériales à l’extérieur de la France, indique M. Labonne, soit plus de 3000 objets et tableaux. Le Musée Dufresne présente 47 de ces objets chargés d’histoire, dont certains auraient appartenu à Jeanne d’Arc, à Louis XV, à Marie-Antoinette, à Napoléon et Joséphine, etc.

« Les Dufresne collectionnaient des copies d’objets liés à Napoléon, indique M. Labonne. Mais, ce qui est fantastique, c’est que, grâce à la collection Bothuri-Bédard, nous avons maintenant des originaux. Souvent, nous jouons la copie et l’original ! Par exemple, nous avons des pièces de vaisselle qui sont des copies et que nous juxtaposons aux 36 assiettes ayant appartenu à l’empereur lui-même. » Dans ce dernier cas, il s’agit d’assiettes qui ont servi à recevoir les plus grands d’Europe, ajoute-t-il.

Pour le directeur du musée, la pièce de résistance de l’exposition est le sucrier de Napoléon. « C’est vraiment une oeuvre magnifique, dit-il, avec deux vues d’Égypte, alors que Napoléon s’y est fait représenter en Apollon. Et quatre tortues supportent le sucrier. C’est vraiment une pièce d’art exceptionnelle. »

De surprenants objets

Alexandre de Bothuri est un personnage pour le moins étonnant. « Je suis historien et ma passion a toujours été de collectionner », dit-il. Il ajoute que, durant la Seconde Guerre mondiale, son père avait accumulé de très belles collections, « mais qui lui ont été volées et pillées par les collaborateurs à la fin de la guerre ».

M. de Bothuri prétend avoir le don de savoir à qui a appartenu un objet précieux, simplement en le touchant, « ce qui est vraiment formidable pour un collectionneur », lance-t-il en riant.

Ce don lui aurait ainsi permis d’acquérir le fameux sucrier de Napoléon. « En 1992, les quatre sucriers de l’empereur sont réapparus sur le marché et ont été offerts aux enchères, raconte-t-il. Je m’y suis donc rendu… »

La veille de l’encan, on lui permet même de toucher les quatre sucriers. « Or, curieusement, l’un d’eux me brûle la main, dit-il.  C’est bizarre ”, me dis-je. » Le lendemain, il participe à l’encan et, rapporte-t-il, « au moment de la mise en vente, les lumières dans la salle se sont mises à clignoter. “ Tiens, me dis-je, mes esprits sont là ! ” S’installe alors un silence de mort, les téléphones ne marchent plus, les gens sont complètement gelés… de sorte que j’ai pu me procurer l’objet au prix de base. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte que j’avais un don ! »

Une autre pièce encore plus surprenante est la « croix de Jeanne d’Arc ayant appartenu à l’impératrice Joséphine ». Selon ce que dit M. de Bothuri, il se l’est procurée d’une façon tout aussi inusitée.

Il raconte que cette croix est un jour apparue… sur eBay ! « Moi, je connaissais très bien cette fameuse croix et, évidemment, je l’ai obtenue », dit-il fièrement. Il rapporte que celle-ci aurait été découverte par des Anglais, qui l’auraient trouvée dans une boîte métallique cachée au fond d’une bibliothèque… pour finalement la mettre en vente sur eBay, mais « sans savoir ce qu’ils avaient véritablement en main », déclare-t-il.

« Un mariage époustouflant ! »

C’est ainsi qu’Alexandre de Bothuri et son épouse, Élaine Bédard (mannequin et animatrice télé bien connue), ont décidé d’aider le Château Dufresne en prêtant pendant cinq ans leurs précieux objets. Ils donnent de la sorte un bon coup de pouce à la renaissance du Musée. « Je me suis dit que cette “ belle au bois dormant ” avait besoin d’être réveillée, lance joliment le collectionneur. C’est pourquoi nous avons confié nos objets historiques français à ce Château. »

« Et, tout de suite, nous avons compris qu’il serait extraordinaire de mettre en parallèle les copies des frères Dufresne avec les originaux, enchaîne Paul Labonne. Et ce mariage est époustouflant ! »

« Et, vous savez, Paul, avec un tout petit budget, fait des miracles ! », de renchérir M. de Bothuri.