Place au patrimoine immatériel

Benoit Rose Collaboration spéciale
L’atlas Theatrum orbis terrarum de Willem Janszoon Blaeu (1571-1638)
Photo: Amélie Breton Perspectives L’atlas Theatrum orbis terrarum de Willem Janszoon Blaeu (1571-1638)

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

On a longtemps réduit les musées à des lieux permettant la conservation d’une panoplie d’objets à deux ou trois dimensions. Mais la parole, la musique et le geste sont aussi des manifestations vivantes de notre patrimoine. Depuis quelques années, le Musée de la civilisation de Québec (MCQ) déploie des efforts soutenus pour mettre en valeur ce riche patrimoine immatériel, tout en démontrant une sensibilité accrue à conserver dans ses collections les traces contemporaines de notre patrimoine en train de se faire.

Il est vrai que traditionnellement, comme nous l’explique le directeur général du MCQ, Michel Côté, les musées se sont intéressés à une part non négligeable du patrimoine immatériel en documentant les objets de leurs collections. Par exemple, il est parfois pertinent d’enrichir le contact entre le visiteur et un objet conservé en faisant entendre la parole de celui qui l’a fabriqué, de ceux qui l’ont utilisé à une époque donnée ou du collectionneur passionné qui peut mieux vous faire saisir ce que vous observez. Ces paroles instructives font régulièrement partie des éléments collectés par les établissements.

Mais, au-delà de cela, poursuit le directeur, il y a une variété de formes d’expression de grande valeur qui méritent aussi d’être conservées et qui intéressent beaucoup le musée de société qu’est le MCQ, par les temps qui courent. « Je pense au spectacle vivant, qui est une forme d’expression extrêmement importante pour une société, de dire M. Côté. Peu de lieux gardent la mémoire et les traces d’un art qui est souvent éphémère, puisque c’est un art de représentation. » Par exemple, l’exposition Corps rebelles invite présentement le public à « comprendre comment la danse (le mouvement) incarne la relation de l’individu avec son environnement et la société ».

Cette exposition constitue un exercice visant à représenter le patrimoine de la danse contemporaine sous une forme muséale et ainsi à s’assurer que la société en conserve la mémoire, du moins certaines de ses traces essentielles qui pourraient bien disparaître autrement, croit le directeur. Sur place, c’est évidemment en partie par des captations audiovisuelles qu’on peut préserver et démystifier la danse, mais également à travers un atelier immersif créé par le studio Moment Factory. « On invite les gens à danser, à refaire Joe, de Jean-Pierre Perreault, à recréer un certain nombre de mouvements. Il y a un côté participatif important », note M. Côté, qui se traduit aussi par la rencontre in situ avec des chorégraphes.

Dans le cadre de sa démarche portant sur le spectacle vivant, le MCQ vient aussi de mettre la main sur des éléments provenant du Théâtre de Sable, une troupe québécoise de marionnettistes, marquante et d’envergure internationale, résume M. Côté. « Il y a des gens comme Robert Lepage qui ont appris à y travailler au début de leur carrière. On vient de collecter l’ensemble des travaux du Théâtre de Sable, marionnettes comprises, mais aussi toutes les vidéos et toute la préparation des spectacles, ce qui fait qu’on pourrait les recréer totalement », affirme le directeur, qui avoue en rêver.

On connaît le souci important que porte son établissement à la sauvegarde, dans ses collections, de traces de musiques anciennes, pouvant dater par exemple de la Nouvelle-France, mais le musée porte aussi une attention particulière au vaste patrimoine de la chanson. « On est en train de collecter beaucoup d’objets qui montrent la valeur et l’importance de la chanson québécoise et francophone. Ça va d’Alys Robi à Claude Léveillée, en passant par Dédé Fortin. » Rappelons que le fidèle piano à queue de Léveillée ainsi que près de 150 objets témoignant du travail de l’auteur-compositeur-interprète décédé sont venus rejoindre les collections du MCQ à l’été 2012. D’autres pianistes que lui peuvent désormais faire résonner ses touches, ses notes et son âme quand l’occasion s’y prête.

Encyclopédique et contemporain

Les collections du MCQ sont nécessairement pluridisciplinaires, puisque le musée a pour mandat complexe d’expliquer la société. Il mobilise donc tant l’anthropologie, la sociologie que l’histoire, pour ne nommer que quelques disciplines fréquentées, afin de développer sa lecture du monde. « Nos collections sont larges et encyclopédiques », de dire M. Côté.

« À l’heure actuelle, l’un de nos enjeux est aussi de nous intéresser au contemporain. Parce que le musée doit, bien sûr, garder des traces du passé, mais, pour nous, le patrimoine, c’est aussi le patrimoine qui se fait, et on a fait de grands efforts au cours des dernières années pour accentuer notre démarche contemporaine. » Il souligne que, au chapitre des cultures populaires, le musée a récemment pu développer — avec l’aide des citoyens — sa collection de jeux vidéo, un univers âgé d’une quarantaine d’années au Québec. « C’est important de garder des traces de l’évolution de ces jeux, tant sur le plan technologique que sur les plans de la forme et de l’impact. »

Concepteur du vélo Bixi, du mobilier urbain du Quartier international de Montréal et de l’ensemble du mobilier destiné au public à la Grande Bibliothèque de Montréal, le designer industriel Michel Dallaire a, pour sa part, fait don d’un corpus de 130 pièces significatives en 2013, souhaitant ainsi « laisser une trace qui servira de référence à des chercheurs, des étudiants » et contribuer à sa façon à l’évolution de la profession. M. Côté croit qu’une telle collection aussi richement documentée permet « de découvrir et de comprendre le processus d’idéation, de création et de réalisation du grand créateur, [qui] s’intéresse à la dimension poétique de l’objet, aux évocations sensorielles et aux plaisirs qu’il procure ».

L’établissement prévoit certainement faire encore appel aux citoyens pour enrichir certains pans de ses collections. La préparation d’une exposition est généralement l’occasion de faire le point sur certaines d’entre elles pour mieux les développer. « On prépare une exposition sur les mouvements sociaux dans le monde — tel Occupy Wall Street — qui s’appelle pour le moment Turbulence. Ça nous a permis de faire des acquisitions chez les mouvements sociaux au Québec, notamment en lien avec le Printemps érable de 2012. On a entré dans nos collections non seulement des carrés rouges ayant appartenu aux leaders étudiants, mais aussi des pancartes et des affiches fabriquées alors par des étudiants en architecture, en graphisme, etc. »

Aujourd’hui, les réserves du MCQ sont bien pleines et il faut les réaménager et les agrandir. « Mais on ne veut pas faire juste des réserves, on veut que ce soit un véritable centre d’études sur les collections, où l’on pourra parfois recevoir des groupes d’étudiants et où les chercheurs pourraient avoir accès à des salles de consultation, avance M. Côté. Notre lien avec le monde universitaire est aussi extrêmement important. »