L’expansion d’une collection sans frontières

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
<em>La Sultane</em>, de la photographe marocaine Lalla Essaydi, fait partie des nouvelles acquisitions du MBAM.
Photo: Courtoisie Musée des beaux-arts de Montréal La Sultane, de la photographe marocaine Lalla Essaydi, fait partie des nouvelles acquisitions du MBAM.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Nathalie Bondil mime la combativité à l’aide de gestes vifs. « On est des chasseurs », répète la dynamique directrice et conservatrice en chef du Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) pour illustrer de quelle façon son établissement en arrive à enrichir sa collection permanente.

Volubile et souriante, elle se passionne manifestement pour le « jeu » de l’acquisition d’oeuvres pour le MBAM. La compétition s’accentue sur la scène internationale. Les pays émergents sont désormais dans la course et le prix des oeuvres modernes grimpe. « Il ne faut pas aller chercher ce que tout le monde cherche. Quand on n’a pas les moyens, il faut être malin. »

Le MBAM a franchi le cap des 40 000 oeuvres en 2013. Mais plusieurs de ses maillons peuvent encore être renforcés, selon l’énergique directrice. L’établissement de la rue Sherbrooke ratisse large, car il possède aujourd’hui une collection muséale encyclopédique unique au Canada. « Elle n’a pas de frontières », dit Mme Bondil, rencontrée au centre administratif du MBAM. Comme le mandat du musée n’a pas été défini lors de sa fondation, vers 1860, ses murs se sont ouverts aux beaux-arts, aux arts décoratifs, au design et à l’archéologie, au fil des ans. Aujourd’hui, la collection compte autant des tableaux du Greco, de Daumier, de Matisse qu’une statue égyptienne, une toile de Serge Lemoyne ou une lampe de Tiffany. « Je considère que c’est une force et qu’il faut pousser la collection dans différents axes », persiste la directrice. Lorsqu’on lui demande si elle considère une récente acquisition comme plus importante que les autres, elle assure qu’elle les aime toutes. « Il y a une grande gourmandise là-dedans », admet-elle.

La veille de l’entrevue avec Le Devoir, Mme Bondil et son équipe venaient de réaliser l’acquisition du tableau L’Automne, peintpar Nicolas Lancret entre 1725 et 1730. Cette toile viendra justement combler un jalon de l’histoire de l’art pour l’instant moins étoffé dans la collection en art international. Ce segment fera son nid dans le futur pavillon pour la paix Michal-et-Renata-Hornstein, le cinquième bâtiment, dont l’ouverture est prévue en 2017. Cette expansion a été rendue possible grâce au don de quelque 75 tableaux de maîtres anciens par la famille Hornstein, en 2012.

Car, outre les achats, il y a les dons. « On a des armes de persuasion sympathique », illustre Mme Bondil. Avec les mécènes dont les intérêts convergent, le MBAM tisse des relations sous le signe de la patience et de l’écoute. « Il faut comprendre ce qui va motiver la personne à donner. Ce n’est pas de la manipulation, c’est vraiment de respecter ce qu’elle a en tête. Et ça marche. » Et pas seulement avec les collectionneurs. Le 18 mars dernier, le MBAM a inauguré, au niveau S2 du pavillon Jean-Noël-Desmarais, la sculpture Au Carnaval, composée de trois statues monumentales réalisées par Jim Dine. L’artiste, dont certaines oeuvres étaient déjà mises en valeur par le MBAM, s’était lié d’amitié avec l’établissement et a décidé de lui faire ce cadeau.

« Quand on montre de l’intérêt pour les oeuvres, on les bichonne, on les explique, on fait des guides sur elles, on leur apporte des accompagnements pédagogiques, sonores ou musicaux, les collectionneurs sont ravis. » Durant les dernières années, Mme Bondil a voulu envoyer un signal fort comme quoi l’établissement prenait soin de toutes ses collections, aussi variées soient-elles. En prévision de l’ouverture du pavillon d’art québécois et canadien Claire-et-Marc-Bourgie en 2011, Mme Bondil n’a pas limité les travaux aux 600 oeuvres concernées. Elle a plutôt lancé un vaste redéploiement de toute la collection permanente dans les ailes d’exposition. Le tourbillon a déplacé environ 4000 oeuvres au total. Tout a bougé, sauf la salle dédiée à l’archéologie gréco-romaine. En 2011, la proportion de la collection permanente exposée au public a presque doublé. Certaines présentations se sont élargies, comme celle dédiée aux arts décoratifs. Deux nouveaux catalogues ont été publiés — un sur l’art québécois et canadien et l’autre sur l’art décoratif et le design — alors que deux autres tomes devraient paraître bientôt.

Depuis son arrivée à la tête du MBAM, en 2007, Nathalie Bondil s’est aussi entourée de conservateurs et de consultants spécialisés dans les domaines négligés au cours des dernières décennies, comme l’art asiatique, l’art précolombien, la photographie, l’art inuit ou le design et l’art décoratif des XVIIIe et XIXe siècle. « Quand vous voulez développer une collection, il vous faut un expert, parce que c’est cet expert qui va trouver les oeuvres et qui va convaincre les collectionneurs », insiste Mme Bondil.

Ces spécialistes avisés ont même retracé des objets de valeur… parmi les possessions de l’établissement. Un fauteuil impérial chinois du XVIIe siècle, oublié dans la collection, a récemment été redécouvert. Il est actuellement restauré, en collaboration avec le réputé musée Getty de Los Angeles.

« Les cultures du monde vont vraiment être mises à l’honneur dans les années qui viennent », assure d’ailleurs Mme Bondil. Le chambardement qui accompagnera l’ouverture du pavillon de la paix Michal-et-Renata-Hornstein permettra d’ouvrir une aile pour mieux valoriser ce segment autrefois nommé « cultures anciennes », qui réunit entre autres l’art africain, asiatique, moyen-oriental et précolombien. Le musée y ajoutera des créations contemporaines en provenance des quatre coins du globe, comme en fait foi le récent achat, parallèlement à l’exposition temporaire Merveilles et mirage de l’orientalisme, de photographies de Yasmina Bouziane, Lalla Essaydi et Majida Khattari, des artistes marocaines actuelles. « Je vois l’occasion d’ouvrir le musée vers d’autres enjeux, comme l’immigration, l’intégration et l’ouverture au monde », indique Mme Bondil.

La collection permanente du MBAM a « plus à dire que ce que les historiens de l’art peuvent en dire », précise-t-elle. Sa diversité constitue la base des activités éducatives, dont le projet ÉducArt. À travers 17 écoles secondaires du Québec, ce programme développera pour 2017 du contenu sur 17 thématiques différentes. Une plateforme numérique à des fins scolaires sera conçue en rapport avec ce regard posé sur la collection, à travers le prisme d’enjeux de société. Une démarche similaire est déjà amorcée autour des questions sur l’apparence et les critères de beauté corporelle. « Ce qui est magnifique, c’est que cette collection est tellement profonde et tellement large qu’elle donne une distance critique par rapport à des images dont on est abreuvé sans arrêt. C’est pour ça qu’elle est si importante. »

Mme Bondil rappelle que, au-delà des flamboyantes expositions temporaires à succès, c’est la collection permanente « qui va rester ». « C’est le coeur du réacteur. C’est ce qui justifie tout. C’est ce qui définit le Musée », souligne-t-elle.

Depuis le 1er avril 2014, il faut payer pour visiter la collection permanente du MBAM. L’entrée coûte désormais 12 $, mais elle demeure gratuite le dernier dimanche de chaque mois et en tout temps pour les jeunes de moins de 31 ans.