Les marteaux se taisent à la Samaritaine

C’est un nouveau coup d’arrêt que viennent de subir les travaux de la Samaritaine. La Cour administrative d’appel de Paris, qui avait validé le 16 octobre 2014 le permis de construire du groupe LVMH, a stoppé le chantier de rénovation du célèbre grand magasin parisien en confirmant l’annulation du permis de construire qu’avait promulguée le Tribunal administratif de Paris le 13 mai 2014, entraînant l’arrêt temporaire du projet. Tout aussi temporaire aura été la reprise des travaux sur le site, le long de la rue de Rivoli, qui aura donc duré moins de trois mois.

Mi-mai 2014, le tribunal administratif avait estimé que la juxtaposition du nouveau bâtiment prévu par LVMH — propriétaire du lieu —, plus particulièrement sa façade ondulante réalisée en verre, et d’immeubles parisiens en pierre, « variés mais traditionnels », apparaissait « dissonante ». Le rideau de verre viendrait dégrader un ensemble considéré comme « le prototype architectural » du Paris haussmannien, selon la Commission du Vieux Paris, qui a formulé un avis défavorable au projet, cette section de la rue de Rivoli étant la première percée entreprise sous le Second Empire. Deux des trois bâtiments pré-haussmanniens datant de 1852 dans la rue de Rivoli ont déjà été démolis.

La Samaritaine a décidé de saisir le Conseil d’État, a déclaré lundi 5 janvier LVMH, propriétaire de l’ancien grand magasin. La Ville de Paris, qui défend ce projet pesant 460 millions d’euros (647 millions $CAN) et plus de 2100 emplois, a également annoncé qu’elle allait déposer un pourvoi en cassation devant le Conseil d’État. Depuis dix ans, le site de la Samaritaine est à l’abandon.

L’ouverture d’un hôtel de luxe dans la partie construite par l’architecte Henri Sauvage, de nombreux magasins, d’une crèche et de plusieurs logements sont de fait à nouveau en suspens pour une durée indéterminée si tant est que le Conseil d’État donne tort à la cour administrative d’appel de Paris.

« L’exécutif municipal, précise la mairie, s’est fixé comme priorité le développement de l’attractivité économique et la création d’emplois. La Ville maintient son soutien à ce projet de modernisation, qui concilie le respect du patrimoine porté par des architectes de renommée internationale et un engagement fort pour l’avenir du centre de Paris. »

Tel n’était pas l’avis de plusieurs associations, qui ont attaqué le projet avec une rare opiniâtreté : la Société pour la protection du patrimoine et de l’esthétique de la France et SOS Paris.

Elles faisaient valoir que la façade en verre, conçue par l’agence japonaise Sanaa, ne respectait pas les règles du plan local d’urbanisme, lequel impose que les « constructions nouvelles doivent s’insérer dans le paysage par leur volume, leurs matériaux, leur aspect ». L’architecture extérieure du nouveau bâtiment prévu dans le projet « ne répond pas à l’obligation d’insertion de la construction projetée dans le tissu urbain environnant », selon les dispositions du plan local d’urbanisme de Paris, avait alors considéré la cour administrative d’appel dans son arrêt.

Dent creuse

 

Les associations saluent donc la nouvelle « décision sage et argumentée » qui « conforte pleinement leurs analyses et démontre la validité de leur combat ». Par contraste, elles soulignent que la Ville de Paris aurait dû suivre l’avis éclairé de la Commission du Vieux Paris et met en lumière l’impéritie du ministère de la Culture. « Les deux associations mettent en revanche tout le monde d’accord lorsqu’elles écrivent dans leur communiqué : “Par-delà le cas emblématique de la Samaritaine, c’est la problématique de la place de l’architecture contemporaine dans les centres anciens qui est posée.” » Elles estiment qu’il convient de prohiber « aussi bien le pastiche que l’architecture de rupture, forme infantile de la modernité ».

Au-delà d’un conflit juridique dont les arguments semblent assez dérisoires sauf, ce qui semble être ici le cas, à vouloir faire un exemple, l’arrêt du chantier de la Samaritaine, s’il vient à se confirmer, se traduira par la pérennisation d’une dent creuse en plein coeur de la ville. Les précédents ne sont pas rares qui, pour un motif ou un autre, bloquent durablement des projets avant même qu’un nouveau choix architectural puisse être choisi.

Dans de tels cas, la Ville (Paris ou une autre) se trouve confrontée à un dilemme classique : soit il lui faut choisir, plutôt vite et souvent mal, un projet alternatif et sans caractère, soit elle choisit de prendre son temps, de relancer concours ou consultations pour arriver au meilleur projet possible.

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