Fantaisie monarchique

Le hobbit : La bataille des cinq armées continue de dominer le box-office nord-américain.
Photo: New Line/MGM Le hobbit : La bataille des cinq armées continue de dominer le box-office nord-américain.

Dans les cinémas nord-américains, l’année 2015 a débuté comme la précédente s’est achevée. Ainsi, pour la troisième fin de semaine consécutive, le film Le hobbit : la bataille des cinq armées a triomphé, gonflant un trésor de guerre qui s’élève désormais à 720 millions de dollars. En parallèle, on a appris la semaine dernière que la série Le trône de fer (Game of Thrones), rançon de la gloire, a été l’une des deux plus piratées en 2014, avec une moyenne de 48 millions de téléchargements illégaux par épisode. La fiction dite de fantasy a la cote comme jamais auparavant. Si bien que plusieurs s’interrogent sur le sens qu’il convient de donner au phénomène. D’aucuns n’hésitent pas à évoquer une haine inconsciente de la démocratie.

Campés dans un Moyen Âge assujetti à la magie et à la sorcellerie, les univers des romans, films et séries comme Le hobbit, Le seigneur des anneaux, issus de l’imaginaire de J. R. R. Tolkien, et Le trône de fer, créé par George R. R. Martin, pour toutes les libertés qu’ils prennent par rapport au réel, n’en sont en effet pas moins régis par le prosaïque système monarchique, avec tout ce que cela comporte de décrets et de diktats. Dans un article récent, le New Yorker prend pour prétexte le 75e anniversaire de l’auteur primé Michael Moorcock (Elric de Melniboné), l’un des critiques les plus virulents de Tolkien, pour revenir sur ce versant sombre du merveilleux.

« [Ses] créations ne sont rien de plus qu’une vision conservatrice du statu quo, une aventure qui ramène le héros à son point de départ, plutôt que dans un monde où l’expérience implique qu’on ne peut plus rentrer à la maison », soutient Moorcock, en référence au sous-titre du roman Bilbo le hobbit : Histoire d’un aller et retour (There and Back Again). « C’est la confirmation pernicieuse d’une classe moyenne en faillite morale », conclut-il au sujet de ce qu’il appelle de la « fantaisie pastorale chrétienne » et une « idéalisation du caractère britannique [avec] ses illusions de ce qu’est la décence ».

Les aventures de la Terre du Milieu imaginées par Tolkien (Bilbo le hobbit, Le seigneur des anneaux et Le silmarillion) se sont écoulées à plus de 50 millions d’exemplaires et ont inspiré à Peter Jackson six longs métrages ayant rapporté plus de 5,5 milliards de dollars. Leur succès durable, voire résurgent, rend-il compte d’une nostalgie réactionnaire, rétrograde ?

 

Surexploitation

Professeur à l’École des médias de l’UQAM, Pierre Barrette ne s’étonne guère de la tendance. « Je n’ai pas l’impression qu’on est si démocrate que cela. Quand on regarde l’histoire du XXe siècle, celle du ou des fascismes et celle des présidents américains, par exemple, on constate que les gens sont attirés par les figures charismatiques davantage que par une certaine idée de la démocratie. Si on examine les représentations de la culture populaire — cinéma, littérature, télévision — sous cet angle, on dénombre peu de figures démocratiques et peu d’appels de démocratie », note-t-il.

Pour ce qui est de Tolkien, tout en respectant l’essentiel de son oeuvre, certaines voix s’élèvent contre la surexploitation qu’on en fait. C’est le cas du traducteur et académicien Michael J. Alexander. « Le succès commercial de Tolkien et C. S. Lewis [auteur des Chroniques de Narnia], que le travail à l’Université d’Oxford immergeait dans la littérature médiévale, est à l’origine d’une véritable industrie de la fiction de fantasy. Et cette fiction de fantasy, comme l’a observé Terry Pratchett, est pleine de reliques du grenier de Tolkien, reliques qui, simplifiées et multipliées, sont le pain et le beurre des industries du jeu, du livre et de téléséries comme Le trône de fer », écrit-il dans le quotidien The Guardian.

Qui est Terry Pratchett ? Un autre auteur, aussi populaire (près de 30 millions de livres vendus) que respecté, en l’occurrence. « Une idée bien plus séduisante que celle voulant qu’on puisse détruire le mal en jetant une coûteuse pièce de joaillerie dans un volcan, c’est la possibilité que le mal puisse être dissipé en parlant », a-t-il plaidé en recevant la médaille Carnegie, le prix littéraire le plus prestigieux en matière de littérature enfantine. L’allusion au Seigneur des anneaux et à son dénouement est claire et la critique, cinglante.

Un barrage contre le cynisme?

 

Qu’à cela ne tienne, la ferveur qu’engendrent les habitants de la Terre du Milieu et leurs succédanés ne s’amenuise pas. Philosophe doublé d’un théologien, David Bentley Hart semble y voir un refuge contre le cynisme politique ambiant.

Dans la publication First Things, il argue : « On peut sympathiser avec les vues monarchiques de Tolkien […]. Il est facile de donner sa loyauté à quelqu’un dont la seule prétention [au trône] est un accident de l’hérédité, car il s’agit là d’un geste spontané d’affection qui ne requiert nul aveuglement ou déni et qui n’implique pas d’avoir à s’humilier en demandant soi-même à être gouverné. »

À partir de cette idée de « geste spontané d’affection » qu’impliquerait la soumission, ou plutôt l’assentiment, à un régime antidémocratique, Pierre Barrette postule l’inverse. Dans ses cours, il utilise un titre inattendu pour illustrer son propos. « Le dessin animé Le Roi lion est sans doute le film le moins démocratique imaginable. On y privilégie l’autarcie, l’antidémocratie et la prise du pouvoir par la force. La phrase qui pourrait le mieux résumer ce film-là est “ Honorons ceux qui vont nous dévorer ”, puisque ces animaux qui se prosternent devant ces lions leur assurant une vie d’abondance représentent eux-mêmes cette “ abondance ”. Les animaux sont la nourriture. »

Et le public, qui est-il ? Matière à réflexion.

Divertissement misogyne ?

Outre le fantasme monarchique qu’elle continuerait de nourrir, la fiction de fantasy se rendrait régulièrement coupable de misogynie. Se qualifiant lui-même de féministe, Michael Moorcock a depuis longtemps fait de la représentation rétrograde de la femme, voire de son absence du genre, l’un de ses chevaux de bataille. À cet égard, il est intéressant de rappeler que le cinéaste Peter Jackson, qui s’est par ailleurs échiné à respecter l’esprit et la lettre de Tolkien, a jugé nécessaire d’inventer un personnage féminin pour son adaptation du Hobbit, le roman publié en 1937 en étant dénué. En cela, les aventures du Trône de fer, amorcées en littérature en 1996, se distinguent favorablement avec une pléthore de personnages féminins complexes et forts. Quoique, là encore, la série télé a été accusée de complaisance dans son traitement de la violence sexuelle faite aux femmes.


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