L’Islande, décor idéal

L’Islande a servi de décor au dernier film de Christopher Nolan, Interstellar.
Photo: Paramount Pictures L’Islande a servi de décor au dernier film de Christopher Nolan, Interstellar.

Depuis Reykjavik, la route numéro 1 qui longe la côte sud file droit en direction de la ville de Höfn. Pendant près de six heures vont s’enchaîner des paysages extraterrestres : cascades, déserts noirs, champs de roches volcaniques et falaises déchirées plongeant à pic. Et, plus loin encore, la langue bleu-gris d’un glacier, flanqué de son lagon où des ersatz d’iceberg glissent vers l’océan. Bienvenue en Islande, pays de contes et légendes, de Vikings et de cinéma.

Depuis plus de 10 ans, l’industrie cinématographique promeut l’Islande sans que le spectateur s’en rende vraiment compte. Les films d’Hollywood — mais aussi de Bollywood et des industries européennes ou asiatiques — vendent les paysages apocalyptiques ou primitifs, tout dépend du scénario, de ce pays tout au nord de l’Europe.

En parcourant le territoire, reviennent à l’esprit certaines scènes. La course-poursuite sur glace du James Bond de 2002, Die Another Day, lorsqu’on arrive au Jökulsárlón, la lagune qui clôt le glacier du Vatnajökull. Ou le réveil pénible après une nuit d’ivresse du Noé, de Darren Aronofsky, sur le sable noir de Reynisdrangar. Ainsi que les séances d’entraînement à la dure sur les terres désolées de Skaftafell du Batman Begins, de Christopher Nolan, sorti en 2005. Un Nolan à ce point satisfait de son passage en Islande qu’il n’a pas hésité à revenir y tourner en 2013 Interstellar, son dernier long métrage, sur les écrans depuis le 5 novembre dernier.

Île-pays d’un peu moins de 104 000 km2 de surface pour près de 325 000 habitants, soit trois âmes au kilomètre carré, l’Islande se trouve aux confins de l’Europe et à un saut de baleine du Groënland. Sa capitale, Reykjavik, et ses maisons en toile ondulée ressemblent à un camp de base pour des expéditions dans le Grand Nord.

État jeune — indépendant du Danemark en 1918, République depuis 1944 — l’île a subi de plein fouet la crise financière de 2008, conséquence directe de la politique d’endettement et du gonflement des bilans des banques locales. Au bord de la faillite, le pays doit encore composer en mars 2010 avec l’éruption du volcan Eyjafjöll qui fige le trafic aérien dans toute l’Europe, coupant un peu plus le pays du reste du monde.

Images d’Épinal

Parmi les différentes stratégies choisies pour sortir du marasme, les Islandais ont décidé de tirer au mieux parti de la beauté de leurs paysages. Cela, en augmentant considérablement le programme de défraiement des dépenses occasionnées lors de tournages de film sur le territoire. « Avant le programme incitatif, très peu de films étaient tournés ici, explique Einar Tomasson, commissaire à la cinématographie pour l’Islande. Nous avons introduit en 2001 le défraiement de 12 % des coûts, l’avons augmenté à 14 % en 2006 et à 20 % en 2010. » Parmi les autres atouts de l’île : la diversité des paysages et leur proximité les uns des autres, une « heure magique » (ce moment, juste avant le coucher du soleil, très recherché par les professionnels de l’image pour les qualités de la lumière) et une position idéale à mi-parcours entre les continents américain et européen. « Rien ne peut remplacer l’impression de réalité de scènes tournées en extérieur, insiste Larry Turman, professeur de cinéma à l’Université de la Californie du Sud à Los Angeles et producteur de films américains, parmi lesquels Le lauréat, La chose et American History X. Lorsque vous faites un film, en tant que producteur, votre rôle consiste à minimiser les frais et à maximiser les profits. Si l’Islande offre la solution la plus avantageuse et les paysages les plus proches de ceux du scénario, c’est là-bas qu’il faut tourner. »

Le premier projet conséquent qui a suivi l’entrée en vigueur du programme incitatif fut Lara Croft : Tomb Raider. Puis en 2005, il y eut Flags of our Fathers, de Clint Eastwood. Un projet pharaonique. En 2010, tous les projets furent annulés en raison de l’éruption du volcan, mais en 2011 Ridley Scott a tourné Prometheus, puis la chaîne HBO est venue pour filmer Game of Thrones. Depuis, les affaires n’ont cessé de croître.

En Islande, le cinéma est aujourd’hui une industrie solide qui continue de croître. « Il ne s’agit pas encore d’un des piliers de l’économie, rappelle Magnus Arni Skulason, économiste et président de Reykjavik Economics, une société de consultations spécialisée dans la finance, l’énergie, la santé et le divertissement. Mais son influence se fait ressentir à des niveaux très variés. Par exemple, lorsque les stars viennent tourner leur film, elles postent des photos sur les réseaux sociaux et font ainsi la promotion de nos paysages auprès de leurs fans. » Combien de ceux-là décident ensuite de venir en Islande ? « Difficile à dire, reprend Einar Tomasson. Mais ce qu’on sait, c’est qu’aujourd’hui près de 12 % des touristes qui visitent l’Islande ont choisi cette destination à la suite du visionnement d’un film tourné dans le pays. »

 

Autre monde

L’emploi bénéficie également des tournages. Au fil des ans, les Islandais ont acquis une grande expérience et on observe clairement la tendance suivante : les équipes étrangères sont réduites au minimum et s’appuient sur un nombre toujours plus élevé d’autochtones. Le cinéma est non seulement une excellente diversification pour l’économie, mais également un puissant outil de pouvoir discret.

Mais la période actuelle qui voit de nombreux films se tourner en Islande pourrait prendre fin. « La tendance du moment est très orientée vers la “ planète extraterrestre , explique Arni Björn Helgason, producteur exécutif de Sagafilm, l’une des plus importantes sociétés de production du pays, qui a notamment travaillé pour les deux James Bond et Interstellar. Or, dans la nature islandaise, quasi aucun objet manufacturé ne perturbe le champ de vision. On a très vite l’impression d’être ailleurs que sur Terre ! Tant que l’industrie fera des films de ce genre, nous n’avons pas de soucis à nous faire ! »

L’Islande n’est, de loin, pas le seul pays au monde à attirer les productions étrangères grâce à des programmes de remboursement. « Mais, chez nous, il ne faut que deux heures pour passer de montagnes escarpées à des déserts, à des volcans, à des glaciers ou à des plages de sable noir, reprend Einar Tomasson. Vous pourriez très certainement trouver des décors semblables en Amérique, mais il vous faudrait aller au Canada, en Alaska et à Hawaii. » Le plus beau ? C’est que seule une petite portion du territoire a été exploitée. « Il reste encore de nombreux paysages étranges à filmer ! »

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