Des airs de faussaires qui trouvent leurs racines dans l’art

Les deux fondateurs des Yes Men, Igor Vamos (alias Mike Bonanno) et Jacques Servin (alias Andy Bichlbaum), en 2004, lors du lancement du documentaire sur les actions du collectif.
Photo: Kevin Winter Agence France-Presse/Getty Images Les deux fondateurs des Yes Men, Igor Vamos (alias Mike Bonanno) et Jacques Servin (alias Andy Bichlbaum), en 2004, lors du lancement du documentaire sur les actions du collectif.

Le canular, sur Internet notamment, est devenu une figure de style du courant dominant : certains sites produisent des canulars quotidiennement. Les racines du genre sont à chercher notamment dans les pratiques des artistes, héritiers du situationnisme ou de l’interventionnisme, d’homme enceint en chimpanzé peintre, de conférences de presse bidon en signatures imaginaires.

Cet article dira toute la vérité, rien que la vérité, promis, juré, craché. Jugez plutôt : « Musée Grévin — Les visiteurs autorisés à gifler les statues des personnalités qu’ils n’aiment pas chaque vendredi. » « Une artiste de New York crée de l’art invisible et les collectionneurs dépensent des millions pour se l’offrir. »

Vous n’y croyez pas ? Et vous avez raison. Ces extraits d’articles de presse se font l’écho de trois canulars lancés cette année à l’assaut de la médiasphère, concoctés dans le premier cas par le site satirique Le Gorafi, dans le deuxième par une marque de chocolat, dans le troisième cas par deux humoristes de la radio CBC (dont l’histoire d’art invisible n’aura pas paru révolutionnaire une seule seconde à qui est familier avec le travail d’un John Cage ou d’un Gianni Motti). Trois « hoaxes », pour utiliser la terminologie anglaise, trois arnaques mises en oeuvre par des activistes, des responsables marketing ou des personnalités du show-business, le tout catalysé par la puissance de propagation d’Internet.

Jouer avec la dimension discursive et friable du réel, avec les représentations qui le composent : une pratique chère aux artistes, bien avant que le canular ne devienne cette figure de style aujourd’hui entrée dans le répertoire de la culture mainstream. Ainsi de l’excentrique Sarah Bernhardt, photographiée assoupie dans le cercueil qu’elle transportait en tournée, et affichée en une de la presse de boulevard. Ainsi de Nat Tate, artiste sorti de l’imagination de l’écrivain William Boyd et de David Bowie, dont la « redécouverte » fera gloser les plus grands titres, y compris le New York Times. Ainsi du Taïwanais Lee Mingwei, auquel le Mori Museum de Tokyo consacre en ce moment une rétrospective, et qui se présentait en 1998 comme le premier « homme enceint » par le biais d’une plateforme Internet richement documentée (coupures de presse, interviews…), cependant entièrement bidon.

« Le canular se joue dans la relation avec les médias. En ce sens, il est lié avec le développement de la presse », note Denis Pernet, commissaire d’exposition et directeur de l’espace spécialisé dans l’édition Hard Hat à Genève. « C’est son succès médiatique qui rend le hoax possible ou non, dans le potentiel de la nouvelle à être reprise, et à acquérir un statut de vérité. C’est l’effet de réel dont parle Roland Barthes. Beaucoup d’artistes vont utiliser la presse dans une perspective activiste, en héritiers du détournement cher au situationnisme théorisé par Guy Debord. Il y a toute une tradition du hoax qui a pour but d’éveiller les consciences, une forme de hacking[détournement] de la réalité. »

Mettre en lumière les travers des systèmes dominants : c’est le parti pris du site LeGorafi.fr dans ses publications plus politisées, mais aussi, comme le rappelle Denis Pernet, du collectif The Yes Men, dont les artistes imposteurs, dès le début des années 2000, s’emploient à infiltrer de puissantes organisations pour mieux en faire apparaître l’hypocrisie. En 2009, ils tentent de faire croire au cours d’une conférence de presse que la US Chamber of Commerce va développer une politique plus écosympatique ; ils ne parviendront pas à terminer leur élocution, mais quelques semaines plus tard l’institution annonce officiellement des changements, quoique l’ancien vice-président Al Gore déclarera que « ce n’était pas à cause des Yes Men »

Critique

Les discours façonnent le réel : subvertir les institutions qui nous montrent le monde, c’est déjà amorcer le changement. Pour le sociologue de l’image Gianni Haver, « il y a là une dimension de mise en danger qui rappelle certaines performances » : The Yes Men ont dû faire face à plusieurs actions en justice. « On peut se mettre en danger en se taillant la peau, en travaillant sur le corps, mais on peut aussi se mettre en danger en se faisant passer pour quelqu’un d’autre. »

Et si toutes les arnaques ne mènent pas jusqu’au tribunal, ils procèdent presque toujours d’une mécanique du piège et de la disqualification : piège à journalistes, ou piège à experts, comme dans les différents cas de peintures réalisées par des singes, par exemple celles du chimpanzé Congo, exposées par le primatologue Desmond Morris.

« Le canular est une critique des modes de production culturelle, mais on est bien obligé de constater que cette critique est récupérée et intégrée : même si le canular est une critique de l’information, on en fait quand même de la nouvelle, analyse Gianni Haver. Le présent article en est la preuve, non ? Une fois que la nouvelle fausse a été communiquée, on va continuer de communiquer pour expliquer pourquoi et comment elle était fausse. La machine à curiosité est en marche, elle va se nourrir d’elle-même. C’est assez circulaire. »


L’incroyable réalité

Une ronde évidemment accélérée, amplifiée, décuplée par Internet. Et c’est bien cette portée inédite qui a permis l’émergence des sites comme Le Gorafi, ou The Onion, son pendant anglophone, descendants autant des caricatures du XIXe siècle ou de la presse satirique que des pratiques de détournements culturels des Yes Men ou Lee Mingwei. « Si quelque chose de faux peut être perçu comme vrai, alors ce qui est en apparence vrai pourrait bien se révéler faux, avec toute la dimension politique que cela implique, résume le journaliste et chercheur Frédéric Martel dont le dernier ouvrage, Smart, vient d’être traduit en sept langues. Des choses incroyables et impossibles à imaginer deviennent vraies : ainsi d’un ministre du Budget qui a un compte bancaire caché en Suisse ; d’un ministre qui n’a pas déclaré ses impôts depuis plusieurs années alors qu’il était chargé de la transparence financière à l’Assemblée nationale, etc. LeGorafi.fr aurait pu sortir ces informations et on aurait pensé que c’était impossible : mais c’est Médiapart qui les a sorties ! Démêler le vrai du faux est, par essence, le métier du journalisme. Le canular est là pour les mêler, les emmêler, pour mieux les révéler. C’est sa force. »

Une des œuvres de « l’artiste » chimpanzé, Congo