L’écran politique

La comédie potache de Seth Rogen met en scène l’assassinat du dictateur Kim Jong-un.
Photo: Ed Araque Columbia Pictures - Sony / Associated Press La comédie potache de Seth Rogen met en scène l’assassinat du dictateur Kim Jong-un.

À cyberattaque, cyberréaction. Les pirates ont gagné. Sony a capitulé. Et le Tout-Hollywood se désole.

La grande rapine numérique qui permet à des filous de faire chanter et plier Sony Pictures Entertainment stimule aussi les critiques bien senties sur les réseaux sociaux.

L’acteur Rob Lowe, qui joue dans la pochade politico-fantaisiste The Interview, n’a pas du tout apprécié la décision du major de reporter sine die le lancement du film aux États-Unis comme au Canada et au Québec. Il a reproché à son employeur de s’être agenouillé devant la menace de représailles.

Sur son compte Twitter, il a carrément comparé le recul à l’attitude d’apaisement du premier ministre britannique Neville Chamberlain, signataire avec Hitler des accords de Munich, en 1938.

Mais comme il s’agit d’une comédie, les rigolos ne se privent pas. L’humoriste Michael Ian Black a eu ce bon mot : « On devrait répondre en refusant de diffuser tous les films comiques nord-coréens. »

L’attaque vient-elle seulement de là ? « Je crois que le gouvernement de la Corée du Nord est impliqué à un niveau ou à un autre dans le piratage de Sony, sans que je puisse dire dans quelle mesure précise », commente au Devoir Jenny Town, directrice adjointe du US-Korea Institute de l’École des hautes études internationales (SAIS) de l’Université John Hopkins à Baltimore. Elle rappelle la séquence des événements qui pointe vers cette responsabilité probable.

Sony a financé la production du film The Interview, dans lequel deux journalistes ayant obtenu une entrevue avec le dictateur Kim Jong-un sont embauchés par la CIA pour l’assassiner. Pyongyang a qualifié le projet de film « d’acte de guerre » dès l’annonce de sa mise en production. Après avoir dérobé des téraoctets de données et coulé des dossiers en ligne, les pirates menaçaient des pires foudres les salles où devait sortir le film à la Noël.

Un risque

« Ce film, malgré le droit à la liberté artistique, pousse le bouchon loin en imaginant l’assassinat d’un chef d’État, dit encore Mme Town. Je crois que c’est une première et, personnellement, je trouve que c’est de mauvais goût sans être illégal. Envisager cette possibilité à propos d’un leader vénéré au plus haut niveau devient un choix artistique extrêmement risqué. En Corée du Nord, toute forme de diffamation [de la dynastie communiste] des Kim est considérée comme un crime contre l’État. C’était donc prévisible que le portrait de Kim Jong-un allait susciter de vives protestations, même si pour nous, aux États-Unis, “ ce n’est qu’un film ”. »

Benoit Hardy-Chartrand, lui aussi spécialiste de la Corée, ajoute que la forte réaction du régime provient probablement de sa crainte de voir circuler le brûlot comique sous le manteau. « La barrière qui bloque la circulation de l’information est de plus en plus poreuse depuis une dizaine d’années, dit le chercheur du Centre for International Governance Innovation de Waterloo. Il a été joint au Japon. « Les Nord-coréens peuvent avoir accès à des émissions de radio ou de télévision, des films, à leur risque et péril bien sûr. Je crois que les autorités sont préoccupées par cette nouvelle réalité. Ils craignent de voir circuler un film qui nuit à la légitimité du leader. »

Une première

Le retrait du film demeure sans précédent dans l’histoire du cinéma américain. Hollywood a longtemps autocensuré des éléments de ses productions. Mais jamais un studio n’avait condamné un film avant son lancement pour des raisons autres qu’économiques. Sony a aussi confirmé que les sorties ailleurs dans le monde sont annulées, y compris les éventuelles versions DVD ou en vidéo sur demande.

La Maison-Blanche affirme ne pas être intervenue auprès de Sony ou des grandes chaînes de distribution pour empêcher la diffusion. D’ailleurs, la comédie potache a été approuvée en cours de réalisation par des membres du département d’État, l’équivalent du ministère des Affaires étrangères. The Interview aurait même été qualifié de « bel outil de propagande » contre un des régimes les plus répressifs du monde. Un rapport de l’ONU déposé cette année a comparé ses crimes à ceux de l’Allemagne nazie.

« Je ne pense pas que c’était une bonne idée d’annuler la première du film, juge Mme Town. Cela établit un dangereux précédent pour les futurs cyberterroristes [ils peuvent gagner] et contre la liberté d’expression en général. Je comprends les problèmes posés par une demande de sécurité qui se serait accrue dans les salles de cinéma. Je pense tout de même qu’on aurait pu trouver d’autres moyens de gérer la situation sans céder aux demandes [de censure]. »

Et maintenant ?

Que va-t-il arriver ? Benoit Hardy-Chartrand prédit que la crise va isoler encore plus la Corée du Nord alors que le pays donnait quelques signes d’ouverture depuis un certain temps.

Un exemple significatif : de hauts dirigeants ont effectivement accordé des entrevues à des médias étrangers ces derniers mois. « Ces efforts sont anéantis, dit le jeune chercheur. La Corée du Nord va s’isoler de plus en plus ou se rapprocher de la Russie, elle aussi de plus en plus à l’écart sur la scène internationale. »

Les États-Unis ont-ils seulement les moyens de sanctionner l’État voyou déjà séparé et coupé de tout ou presque ?

« Sans une déclaration ferme des organismes d’enquête expliquant à la fois que la Corée du Nord a été impliquée et à quel niveau, nos évaluations extérieures demeurent de pures spéculations et très peu d’actions juridiques semblent possibles, dit Jenny Town. La réalité, c’est que ce piratage, qui n’a blessé personne physiquement, est une violation flagrante du droit international et un acte de cyberterrorisme qui devraient être considérés comme tels, comme dans les affaires précédentes. Mais sans aveu de culpabilité de la part de la Corée du Nord, peu de mesures de représailles semblent justifiées. »

La spécialiste de ce pays forteresse ajoute que personnellement elle croit que le film devrait être diffusé. « Peut-être pas le jour de Noël, conclut-elle, mais simplement par principe… »

 

L’adaptation de la bédé «Pyongyang» compromise

C’est à n’y rien comprendre. La campagne d’intimidation de la Corée du Nord contre les studios de cinéma américain serait-elle en train de rattraper le Québec et l’un de ses créateurs, le bédéiste Guy Delisle ?

Après l’annulation par Sony du lancement de son film The Interview, ce serait au tour de l’adaptation au cinéma de son roman graphique Pyongyang (L’Association) d’être compromise, New Regency ne voulant plus produire un film que la Fox ne veut désormais plus distribuer.

L’information est partie du site spécialisé Deadline, d’Hollywood, qui a reproduit une déclaration du réalisateur du film, Gore Verbinski, sur l’annulation de l’adaptation dont le tournage devait débuter en mars prochain. Elle a été reprise en boucle dans les univers numériques. Ni la Fox ni New Regency n’ont toutefois confirmé cette mise au rancart du projet.

« Pour clarifier la situation, écrit-il, hier [mercredi], New Regency et la Fox m’ont annoncé qu’ils ne distribueraient pas le film. Avant cela, nous avions le feu vert et le financement complet par New Regency. J’ai cru comprendre que vu la situation chez Sony, la Fox avait décidé de ne pas distribuer le film. Sans distributeur, New Regency se voit obligé de mettre un terme à la production. Ce que j’en pense maintenant : je trouve ironique le fait que la peur annihile la possibilité de raconter des histoires qui dépeignent notre capacité à surmonter la peur. »

Sur son blogue, Guy Delisle, qui a parlé à Verbinski récemment, s’est dit attristé jeudi par cette nouvelle. « J’étais enthousiaste, et de savoir que tout ce projet tombe à l’eau me désole profondément, a-t-il écrit. Ce qui me désole surtout, ce sont les raisons qui ont conduit à cette annulation. On aurait pu imaginer qu’une grosse multinationale résisterait devant les menaces d’une bande de hackers nord-coréens. »

Le personnage autobiographique de son Pyongyang, récit drôle et intimiste qui relate son passage dans la dictature nord-coréenne où il a supervisé la production de dessins animés dans les années 90, devait être incarné au grand écran par l’acteur Steve Carell qui, sur Twitter, a résumé l’annonce de l’annulation avec un laconique « triste jour pour l’expression créative. La peur se nourrit de l’âme ».
Fabien Deglise
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 décembre 2014 06 h 57

    Capables du pire, malgré le flafla

    Il fut un temps ou si tu parlais contre le roi, tu étais proprement assassiné, Staline en a fait tuer combien, on dit que le mieux est sur un air d'opéra. Je vais commettre bavassé, combien de gens la Stasi a-t-elle assassinée. C'est que depuis les nouveaux moyens de communications, les gens sont plus informés, les americains ont mis combien d'efforts pour que le rapport sur la CIA ne sortent pas, il y a meme un sénateur qui a dit que c'était par devoir, la belle affaire, Allons nous , accepter enfin que les humains sont capables du pire, que ce n'est pas le statu qui fait la difference

  • Claude FRÉGEAU - Inscrit 19 décembre 2014 12 h 08

    La guerre cybernétique est une réalité

    Il devrait être plus que temps de réaliser que ce type de guerre est réel, qu'on peut couper l'électricité à toute une nation, que l'on peut lancer des missiles, détourner des navires, ou des drones, que l'on peut détruire l'univers boursier ou les comptes bancaires, en manipulant quelques codes en hexadécimal.

    Il s'agit de planifier des contre-mesures capables de dissuader les attaquants, lesquelles seront aussi des codes en hexadécimal...

    Bienvenu dans la réalité de notre monde cybernétique.