«Cinquante ans, ce n’est que le début!»

Assïa Kettani Collaboration spéciale
L’inoubliable performance de Spencer Tunick, en 2001, où 3000 personnes se sont dénudées sur l’esplanade de la Place des Arts.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne L’inoubliable performance de Spencer Tunick, en 2001, où 3000 personnes se sont dénudées sur l’esplanade de la Place des Arts.

Ce texte fait partie du cahier spécial Musées - Novembre 2014

Il y a 25 ans, dans le cadre des festivités entourant le 350e de Montréal, le Musée d’art contemporaint de Montréal (MACM) était inauguré dans son nouvel édifice, après 25 ans d’errances entre la Place Ville-Marie, le Château Dufresne et la cité du Havre. Aujourd’hui, l’institution fête son premier demi-siècle, toutes voiles tournées vers l’avenir : « 50 ans, ce n’est que le début », clame le directeur du musée, John Zeppetelli.

Seul musée au Canada consacré à l’art contemporain, le MACM est né de la volonté d’artistes, de collectionneurs, de critiques et d’hommesd’affaires qui ont joint leurs efforts pour la création d’une institution dédiée à l’art actuel québécois. Un « pur produit de la Révolution tranquille », le musée allait devenir le visage culturel d’une nation dont l’identité s’affirmait et le pilier d’une scène artistique bouillonnante en voie de consécration.

Au fil des ans, ce n’est pas sans difficulté que le MACM a rempli sa mission de faire connaître, de préserver et de promouvoir l’art contemporain québécois. Il a notamment dû composer avec des ressources toujours limitées — rappelons qu’il s’agit d’une société d’État et que le gouvernement du Québec est son principal bailleur de fonds — et un public loin d’être conquis d’avance. Mais au cours de son histoire, nombreux sont les exemples qui font honneur à cette mission : citons, en 1982, le record de foule de 75 000 personnes autour de l’exposition The Dinner Party de Judy Chicago et, en 1993, les 81 000 visiteurs rassemblés autour des oeuvres d’Alfred Pellan, sans oublier la performance de Spencer Tunick en 2001 où 3000 personnes se sont dénudées sur l’esplanade de la Place des Arts. À l’étranger, le MACM a également servi de levier à des artistes d’ici en coproduisant des expositions, de Borduas et les automatistes au Grand Palais en 1971 à David Altmejd au Musée d’art moderne de Paris cette année. « Quand on fait un survol, depuis 50 ans, tout ce qui a été important au Québec a eu une présentation au MAC », estime John Zeppetelli.

Pour prouver l’attachement des artistes à l’institution, rappelons seulement que lorsqu’en décembre 1963 le galeriste Otto Bengle proposait que les fondations de la collection du musée reposent sur des dons d’artistes locaux, Alfred Pellan, Jacques de Tonnancour, Guido Molinari et plusieurs autres ont accepté d’offrir une pièce de leur collection pour nourrir celle du MACM naissant. 50 ans plus tard, le musée a rendu hommage à ces donateurs avec l’exposition La beauté du geste, rappelant à quel point ce musée au coeur de la ville est également au coeur de la vie artistique. Une équation qui n’a guère changé. « Il y a ici une communauté qui nous adore et qui nous suit. » En témoignent les chiffres de fréquentation de certains événements, comme la dernière nocturne du musée, qui a réuni 2000 personnes en une nuit, ou encore le succès de l’oeuvre The Clock de Christian Marclay, exposée au printemps.

Malgré cela, c’est bien vers le grand public que John Zeppetelli a les yeux tournés. 50 ans après sa création, le MACM a-t-il réussi à faire tomber les barrières entre un art réputé pour son hermétisme et le grand public ? Certes, on se félicite des chiffres. Un achalandage qui était de 50 000 personnesdans ses anciens locaux est aujourd’hui stable autour de 200 000 à 220 000 personnes. Mais, « ça reste un milieu trop restreint. Le MACM souffre d’un problème de notoriété ».Et pour preuve, le directeur du musée cite à titre anecdotique la réaction spontanée des chauffeurs de taxi à qui il demande, négligemment, de le conduire au Musée d’art contemporain. « Ils me demandent invariablement s’il s’agit de celui qui se trouve rue Sherbrooke… »

Reste donc à resserrer les liens avec le public, à l’image de la place névralgique qu’occupe le musée au coeur du centre-ville montréalais. « Je veux faire rentrer l’art contemporain à l’intérieur d’un quotidien. » Car loin d’évoluer en vase clos, « l’art contemporain est une réflexion sur les enjeux de la société, à la fois politiques, sociaux, mais aussi personnels. » Dans le sillage des mouvements artistiques et identitaires qui ont entouré la naissance du MAC, « l’art contemporain allie la recherche esthétique avec l’urgence sociale. » Les artistes ? « De magnifiques penseurs, dit-il. Il n’y a pas que les politiciens, les écrivains et les journalistes qui peuvent avoir un impact sur le discours sociétal. Les artistes contribuent de façon très importante à la conversation et au débat. Et leur place est au coeur de la ville. »

Mais pour que le message passe, encore faut-il se donner les moyens d’ouvrir les portes et de donner les clés nécessaires, insiste-t-il. « Devant une pièce qu’il ne comprend pas, le public a besoin de pistes de lecture pour que l’oeuvre s’ouvre. » Dans cet espace, l’art devient un moyen de communication, un « nouveau langage, où les différents enjeux sont abordés à travers de nouvelles formes. » Pas étonnant donc que parmi les premières préoccupations du musée, on retrouve celle de pouvoir « transmettre le monde de savoir qu’est l’art contemporain et en parler publiquement beaucoup plus souvent ».

Pour ce faire, le projet d’agrandissement du musée fait partie intégrante du tableau : se refaire une beauté et jouer la carte de la séduction en exposant sous un jour autrement plus attirant que dans de grandes salles majestueuses, mais froides. Côté enveloppe, le MACM compte sur les quelque 19 millions de dollars promis par gouvernement provincial, bonifiés d’une aide fédérale pour atteindre un budget cible d’environ 44 millions de dollars. « Nous pourrions devenir une attraction majeure et instrumentaliser l’architecture » pour river les yeux de tous sur l’art contemporain à Montréal. « Un musée comme le Guggenheim de Bilbao a transformé le visage de la ville. » L’agrandissement permettrait aussi de rendre à César ce qui est à César, puisque les oeuvres du musée sont le fruit de dépenses publiques. En aménageant des espaces d’exposition supplémentaires, le musée pourrait espérer augmenter la maigre proportion de 1 % des oeuvres aujourd’hui exposées, d’autant plus que, contemporain oblige, cette collection toujours croissante compte aujourd’hui quelque 8000 oeuvres.

D’ici là, le musée compte sur deux avenues de taille pour attirer les amateurs et les curieux. D’une part, la création d’une plateforme numérique rassemblant l’ensemble des catalogues d’expositions et certaines oeuvres de la collection permanente du MAC. Et d’autre part, une programmation « absolument fantastique »,aux dires de John Zeppetelli, qui verra prochainement se succéder Sophie Calle, Simon Starling, David Altmejd et Geneviève Cadieux.