L’émission derrière l’animateur

L’émission de radio Q survivra-t-elle au départ de son animateur, Jian Ghomeshi ?
Photo: La Presse canadienne / HO-CBC L’émission de radio Q survivra-t-elle au départ de son animateur, Jian Ghomeshi ?

Avant la semaine dernière, la majorité des Québécois n’avaient jamais entendu parler de Jian Ghomeshi. Or, dans le reste du Canada et même à l’étranger, son émission de radio, Q, offrait un contenu unique dans le paysage médiatique. Survivra-t-elle à son départ ?

Isabelle Guilbeault dit qu’elle est « en deuil » depuis les révélations sur l’animateur. Loin de disculper l’animateur des graves allégations qui pèsent sur lui, elle déplore toutefois la disparition d’une émission sans égale.

Journaliste culturelle bien connue à Québec, elle trouvait dans Q une source incomparable d’inspiration. « C’était mon bonbon de la journée. Je l’écoutais dans l’autobus en baladodiffusion. Quand je manquais un bout d’une bonne entrevue, je m’arrangeais pour la réécouter tellement ça me nourrissait. »

L’animateur Matthieu Dugal fait lui aussi partie des endeuillés. « Q est une anomalie médiatique qui montre que c’est possible de faire des affaires audacieuses, de prendre des risques et de quand même avoir la sanction du nombre », dit-il.

Sur les réseaux sociaux, les réactions émotives ne manquaient pas. Q était en effet l’émission de radio la plus populaire de l’histoire du réseau anglais le matin. Créée en 2007, elle avait permis à la CBC de développer de nouveaux publics chez les moins de 35 ans.

Les plus grands artistes de la planète se succédaient au micro. Beck, Lena Dunham et Neil Young y sont passés ces derniers jours. Q comptait sur sa feuille de route des noms comme Salman Rushdie ou Edward Snowden.

Des gens comme Joni Mitchell sortaient de leur retraite pour discuter avec Ghomeshi, à qui ils se confiaient avec une générosité souvent surprenante. « Ça commence à ressembler à ma thérapie hebdomadaire », lui avait lancé en riant Dustin Hoffman lors d’un entretien particulièrement touchant sur l’âge et le vieillissement.

Diffusée aux États-Unis sur plus de 150 stations, l’émission avait été sacrée par le Washington Post « émission d’actualité culturelle la plus populaire en Amérique du Nord ».

Surtout, Q sortait du « ronron » des entrevues de tournées promotionnelles, ont souligné tous deux Isabelle Guilbeault et Matthieu Dugal. Les angles des sujets étaient souvent très originaux. Des exemples ? Une entrevue sur le thème de la peur avec Jill Heinerth, exploratrice des fonds marins. Un débat sur la décision controversée d’IKEA de se soumettre aux lois russes antigais. Une chercheuse vient défendre le recours à des robots comme support au travail des préposés aux bénéficiaires qui travaillent avec les personnes âgées.

Au Québec, l’émission de radio qui s’y est peut-être le plus apparentée est Indicatif présent, avec Marie-France Bazzo sur la Première Chaîne. Mais Q demeurait peu connue. Le Devoir a pu le constater en contactant des gens du milieu médiatique pour cet article : avant la semaine dernière, beaucoup n’avaient jamais écouté Q.

Quand même, en 2012, Jian Ghomeshi avait été invité à Tout le monde en parle et, ces dernières années, il avait multiplié les entrevues avec des artistes québécois, comme Robert Lepage, Coeur de pirate, Philippe Falardeau, Jean-Marc Vallée et Arcade Fire.

Qu’adviendra-t-il maintenant de cette émission ? Lundi dernier, l’équipe a lancé un appel aux auditeurs pour qu’ils s’accrochent. « Je sais que, pour beaucoup d’entre vous qui adorent cette émission, c’est une journée très difficile », a lancé l’animateur Brent Bambury dans un court laïus. « Je comprends ça parce que je fais partie de ces personnes et que j’aime Q pour les mêmes raisons que vous. »

Et de sous-entendre que l’émission ne reposait pas que sur les épaules de Jian Ghomeshi. « Rappelez-vous que des dizaines de personnes travaillent fort pour vous offrir Q. Individuellement et collectivement, elles ont leur part dans le succès de cette émission. […] Nous avons décidé d’aller de l’avant, j’espère que vous viendrez avec nous. »

Trois animateurs se sont succédé au micro depuis, tous issus de CBC. Les auditeurs avaient certes l’habitude d’entendre d’autres voix pendant l’été. Mais de là à croire que Q survivra…

Matthieu Dugal, lui, en doute. « Ils veulent continuer, mais à mon avis, l’émission était très associée à l’animateur. Q, c’était lui et c’était une marque et, pour moi, la marque ne survivra pas à ce qui s’est passé. C’est comme Seinfeld sans Seinfeld. »