L’influence d’un livrel

Antoine Del Busso
Photo: Annik MD De Carufel Le Devoir Antoine Del Busso

Le livre s’intitule Pratiques de l’édition numérique et, avec un titre pareil, il aurait vraiment été paradoxal de le publier à l’ancienne, sur du bon vieux papier. L’ouvrage dirigé par Marcello Vitali-Rosati et Michaël Eberle-Sinatra est même offert gratuitement, en ligne, afin de bien prendre acte de la révolution dont il traite.

Le lancement d’automne des Presses de l’Université de Montréal (PUM) se fait ce lundi soir, à la Société des arts technologiques, symbole de plus de la mutation en cours. Les PUM et la Direction des bibliothèques de l’UdeM offrent deux autres nouveautés gratuitement (L’interculturel au Québec et Aménagement du paysage urbain 2003-2013) et sept titres du catalogue en libre accès. L’univers multicentenaire de l’édition savante bascule à son tour dans la dématérialisation.

« Nous avons dépassé la période de l’observation du numérique : nous passons au stade des projets pilotes et des réalisations concrètes pour bien mesurer l’impact de ce nouveau monde sur notre vieux monde, dit Antoine Del Busso, directeur des PUM. L’heure est grave. On sait que le secteur du livre ne va pas particulièrement bien. Les libraires ont des difficultés, nous leur voulons tout le bien du monde, mais nous ne pouvons plus seulement compter sur eux. La diffusion en librairie n’est plus qu’un réseau parmi d’autres pour écouler nos livres. »

À quoi sert le livrel?

Les PUM existent depuis un demi-siècle. Le projet en cours s’inscrit dans un plan triennal pour « démocratiser l’accès au savoir » et « mettre en valeur les connaissances produites au sein de l’université ». Seulement, le directeur Del Busso refuse l’idée d’un accès libre en bloc, comme si la diffusion en ligne se faisait simplement avec le transfert d’un livre imprimé vers sa version numérisée.

« On a tendance à simplifier à outrance, dit-il. On pense que le livrel est la copie du livre, la même chose sur un support différent. Nous voyons les choses un peu autrement. Nous pensons que le virage vers le numérique ouvre des portes intéressantes, développe de nouvelles voies pour l’édition. Le numérique n’est pas une menace devant nous : c’est un potentiel extraordinaire pour la diffusion du savoir par plusieurs moyens. »

Plusieurs cas concrets permettent de comprendre cette diversité avec valeurs ajoutées. Le Précis d’anesthésie et de réanimation, ouvrage très technique dirigé par la Dre Joanne Guay, est proposé directement en ligne. La version imprimée des oeuvres complètes d’Anne Hébert ne contient pas les variantes, disponibles en ligne seulement, avec tout l’appareil critique. De même, quand ce sera à refaire, les quelque 700 pages de contenu enrichi de l’édition critique du petit roman de cent pages Menaud, maître-draveur seront dématérialisées.

« Un bon éditeur universitaire doit continuer à publier des livres. Il doit aussi parallèlement trouver des méthodes qui modifient et enrichissent le contenu. On ne peut pas faire comme si Amazon ou Google n’existaient pas. Au contraire, on doit chercher à utiliser leurs outils, à la disposition de tout le monde. »

Le numérique influe donc sur le papier en retour. En allégeant les productions, le prix du format imprimé baisse et devient plus attrayant pour tous. « Si on donne en ligne un livre à 100 $, les gens ne l’achèteront pas, évidemment. Mais si on offre un texte à 15 $ avec un appareil critique en ligne, on peut penser que les gens seront prêts à débourser. »

D2C ou « DCD »…

Un rapport américain sur l’avenir des presses américaines, diffusé à la mi-août, va dans le même sens. Il recommande aux maisons savantes de se comporter comme des éditeurs en ligne, en misant sur la hausse de la fréquentation de leur site. En jargon du métier, il s’agit de passer au D2C (direct-to-consumer) ou de décéder…

Pour l’instant sur les quelque 700 titres du catalogue des PUM, environ 10 % sont offerts gratuitement en ligne. Tous les autres se présentent aussi en version numérique avec une stratégie de marketing audacieuse qui réduit leur prix de vente de 50 % par rapport au papier. En plus, ces versions à l’ancienne peuvent être publiées pour ainsi dire à la pièce, en tout cas en petites quantités, évitant les tirages de mille ou deux mille exemplaires d’autrefois pour des ouvrages hyperspécialisés en circulation confidentielle.

Seulement, pourquoi s’arrêter là ? Pourquoi ne pas tout distribuer en ligne et gratuitement en plus, en open access ? Après tout, le contenu des publications universitaires est entièrement soutenu par l’argent public, y compris les salaires des professeurs, alors pourquoi ne pas le lui redonner ?

« C’est une question légitime, mais plus complexe, répond le directeur. Nous ne sommes pas entièrement subventionnés par exemple. Les PUM forment une société autonome au sein de l’UdeM. En plus, la fonction éditoriale coûte. Les bons livres se travaillent, ce qui nécessite des fonds. C’est ma conviction profonde : l’ensemble des fonctions de la production éditoriale doivent se financer de différentes manières. Un système entièrement gratuit et sans filet créerait un chaos inextricable. »

Le modèle inverse, mêlant la numérisation et la marchandisation du savoir, ne semble pas plus attirant. La dématérialisation a permis à quelques compagnies de vendre la production savante de pointe diffusée dans les revues avec comme résultat absurde et choquant que les universités du monde doivent maintenant débourser des fortunes pour avoir accès en ligne à des informations qu’elles produisent elles-mêmes.

À lui seul, l’éditeur néerlandais Elsevier diffuse plus de 250 000 articles par année tirés de 2000 revues. La compagnie fondée en 1887 a généré pour 3,5 milliards de dollars de ventes l’an dernier avec des marges de profit de 39 % !

« Les pauvres bibliothèques consacrent tellement d’argent à acheter des articles qu’elles ne peuvent plus acheter autant de livres, conclut Antoine Del Busso. Cette situation absolument scandaleuse ne pourra pas durer indéfiniment. C’est d’ailleurs pourquoi nous sommes associés avec les bibliothèques de l’UdeM dans notre projet pilote de diffusion en ligne. On veut prendre les devants. On veut essayer d’autres modèles de diffusion du savoir. »

Antoine Del Busso en 5 dates

1955 : Arrive au Québec en provenance de la province de Campobasso, en Italie.

1977 : Succède à Denis Vaugeois à la direction des Éditions du Boréal Express.

1990 :Directeur des éditions du groupe Sogides.

1993 : Président de l’Association nationale des éditeurs de livres (Anel).

1999 : Tout en gardant la direction des Éditions Fides, assume la direction des Presses de l’Université de Montréal.