El clavadista

Photo: Ceci Ibañez

Poste scriptum, ce sont huit cartes postales vintages envoyées à autant d’auteurs estimés du Devoir pour les inspirer. C’est aussi une carte blanche littéraire où chacun composera une microfiction de style libre. Cette semaine : Françoise Major. Née à Montréal, elle s’envole pour Mexico en 2012, où elle donne des cours de français, des ateliers sur la culture québécoise, pratique la révision et la rédaction en s’empiffrant de tacos al pastor. Son premier livre, Dans le noir jamais noir (La Mèche, 2013), a remporté le prix Adrienne-Choquette de la nouvelle.

Attablée dans un restaurant du village qui ne donne pas sur la mer. Il faudrait trouver mieux : un panorama te faisant oublier le pain sucré trop sec, le café sans saveur. Tu penses à l’homme au torse cuivré.

 

Cinq fois par jour, il se lance par-dessus les rochers escarpés, risquant sa vie pour amuser les touristes. Tu aimes regarder ce corps- oiseau frêle, la violence de l’océan l’avaler. El clavadista. C’est comme ça qu’on l’appelle.

 

Tous les jours, tu te présentes au bord du récif pour assister au spectacle. Les cinq fois.

 

Tu lui imagines une vie. Les enseignements du père qui l’ont mené à plonger à son tour. Sa prière à la Vierge avant de sauter. La liberté qu’il ressent dans l’envol.

 

Parfois, tu ne peux y remédier, le rêve devient cauchemar. Trop près, les rochers, trop basse, la marée. Tu imagines sa boîte crânienne faire crac, les pleurs inconsolables de sa mère, de la fille qu’il a peut-être, toutes deux dévastées pour le sourire de quelques touristes. Cette mort imaginaire te tord le visage, mais qui se rendra compte de tes yeux humides ?

 

Tu paies l’addition, repasses par la chambre, enfiles ton maillot. Tu te coupes les ongles d’orteil ; leur vernis rose se craquelle. En chemin vers la plage, tu achètes une tortue de céramique : turquoise, de la même couleur que ta salle de bains. Tu baragouines des mots dans une langue qui t’est inconnue. Ton pas s’accélère.

 

Le soleil est au zénith quand il se jette à l’eau pour la première fois.

 

Vivre à ses côtés te ferait grandir. Il affronterait les courroux de Neptune, regagnerait votre nid d’amour après avoir caressé la mort. Le danger vous inciterait à profiter de chaque repas, baiser, nuit. Ta peau blanche jurerait contre la sienne, burinée par le soleil. Le yin, le yang. La mort, la vie. Entrelacés.

 

Le dernier saut de la journée, il l’effectue une torche à la main sur fond d’étoiles. Tu rentres éblouie, encore. Et affamée. Au village, le pain toujours sec, le café sans saveur.

 

Soudain, sans que tu saches comment, il est là. Dans le restaurant. Ça te fait drôle, qu’il soit vêtu. Il se dirige vers ta table. Il ne demande pas s’il peut, il tire une chaise et s’assoit. Tes mots jaillissent sans pudeur, en anglais, une langue que tu supposes partagée. Tu exprimes les grandes émotions qu’il te fait vivre, quel courage il a ! Tu ne te lasseras jamais de le voir rejouer la scène, ce retour du corps aux entrailles de la mer.

 

Il commande un café. Tu insistes : vous croisez le fer avec la mort. Il ajoute du sucre. Ça doit vous aider à vivre au jour le jour, pleinement ? La cuiller fait ting-ting dans la tasse, l’odeur du café te donne la nausée. Son silence enveloppe les ustensiles, les plats, la table, tout le restaurant voilé de malaise.

 

Enfin, il s’avance. Je ferme les yeux, tu penses qu’il dit. Son accent te permet à peine de le comprendre. Si je calcule mal mes distances, ou que le vent m’emporte, je mourrai sans peur. Sans savoir.

 

Tu joues avec ta fourchette. L’air déçu. Ça ne le préoccupe pas. Il est venu te demander d’arrêter ton petit cirque. Cinq fois par jour, ton regard fixé sur lui, qué pinche hueva. Et puis, ça fait rire les autres. Non, vraiment, il faut que tu arrêtes.

 

Mais ton regard d’enfant triste. Il n’ose plus. Si tu te mettais à pleurer ? Quinze pesos pour le café, il se lève. Adiós.

 

Lucie. Tu lui tends la main. Je m’appelle Lucie.

 

L’appartement où sa mère lui réchauffe déjà son assiette est à deux pas. Dans le fauteuil de toile à moitié défoncé, il ouvre une Victoria et caresse son chien Negro pendant que tes mots cherchent à résonner dans sa tête. Affronter la mort et quoi d’autre ? Il rote. Sa mère lui demande de s’excuser. Comment ç’a été, le travail ?

 

Quelques semaines plus tard arrive une carte postale signée Lucie. Une image de vagues qui explosent sur les rochers. Puta madre. Lui, c’est la neige qu’il aimerait voir. Il jette la carte sans la lire.


***

La tortue turquoise s’est brisée au fond de ton bagage. Pas grave, tu en rachèteras une la prochaine fois. Tu tries tes photos, choisis celle du dernier saut. Quand tu la regardes, sur le fond d’écran de ton ordinateur, ça te fait du bien. Tu aimes les beaux paysages.

 

Tu as rédigé une carte postale pour l’homme à la peau cuivrée. Ta peau à toi reste dorée quelques semaines avant de reprendre sa pâleur ordinaire.

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