La France se souvient de Félix Leclerc

Photo de Félix Leclerc prise en février 1971 lors de la première de son tour de chant au théâtre de Bobino à Paris.
Photo: Agence France-Presse Photo de Félix Leclerc prise en février 1971 lors de la première de son tour de chant au théâtre de Bobino à Paris.

Ce n’est pas tout à fait un hasard si la premièreexposition soulignant les cent ans de Félix Leclerc a été inaugurée à Paris ce lundi. N’est-ce pas en France que fut découvert notre chantre national bien avant d’être reconnu dans son propre pays ? Sa fille, Nathalie Leclerc, inaugurait lundi une petite exposition qui meublera pendant toute la semaine la majestueuse entrée de la Bibliothèque François Mitterrand. Un concert, des projections et des conférences sur Félix Leclerc sont aussi au programme.

 

Rien de plus normal que d’inaugurer cette exposition sur son père à Paris puisque « c’est la France qui l’a mis au monde, dit Nathalie Leclerc. En 1953, il était venu pour trois semaines et il est resté trois ans. Ce centenaire est l’occasion d’un dernier salut adressé à la France. » Nathalie Leclerc, qui dirige l’Espace Félix Leclerc à Saint-Pierre sur l’île d’Orléans, est arrivée samedi dans la capitale avec ses grands panneaux qui représentent les grandes étapes de la carrière de son père. Dans quatre vitrines, la Bibliothèque François Mitterrand a exposé plusieurs documents retrouvés dans ses archives. On y trouve notamment une photo de l’éphémère troupe de théâtre V.L.M. fondée en 1948 par Yves Viens, Félix Leclerc et Guy Mauffette où l’on reconnaît le jeune Paul Buissonneau. Au menu aussi, des affiches et des programmes des nombreuses tournées queFélix Leclerc fit en France entre 1953 et 1979.

 

Une mémoire vivace

 

« J’avais peur que la mémoire de mon père s’efface, mais elle est encore très vivante en France », constate sa fille. Il y a quelques années, quelle ne fut pas sa surprise d’entendre un chauffeur de taxi parisien fredonner Moi, mes souliers. « Je n’ai pas osé lui dire que j’étais la fille de Félix Leclerc », dit-elle. En France, il y a longtemps que notre tout premier chansonnier est considéré comme un classique. Des artistes comme Jacques Brel et Georges Brassens ont depuis longtemps reconnu leur dette à son égard. C’est Brassens qui disait notamment que Leclerc lui avait permis de monter sur une scène avec une guitare.

 

Il y a belle lurette que la France est aussi devenue la seconde patrie de Nathalie Leclerc. L’enfant de la balle est née dans la banlieue de Boulogne-Billancourt en 1968 alors que Félix Leclerc s’était installé à Paris avec sa seconde femme, Gaétane Morin. « C’est ici que j’ai passé mes deux premières années et que j’ai appris à marcher », dit-elle. Plus tard, elle a aussi vécu avec ses parents à Lausanne, en Suisse, où elle revoit à l’occasion d’anciens camarades de classe.

 

Le 15 août, Nathalie Leclerc reviendra à Paris avec ses trois enfants (de 5, 8 et 11 ans) pour s’installer pendant un an à Suresnes, en banlieue ouest de Paris. Toute l’année, elle fera circuler sa petite exposition en France, en Suisse et en Belgique. Cet été, elle sera dans le sud de la France avant de remonter en Normandie en septembre et de se rendre à Lausanne en janvier. C’est aussi un rêve personnel que réalise Nathalie Leclerc. « Je voulais que mes enfants vivent un an en France et qu’ils aillent à l’école ici. »


Un « phare » qui nous manque

 

« Je travaille à rendre mon père éternel. » C’est par ces quelques mots que Nathalie Leclerc décrit la mission qu’elle s’est donnée depuis la mort de son père. Pour elle, l’oeuvre de Félix Leclerc est toujours d’une étonnante actualité. Félix Leclerc est probablement l’artiste qui a le mieux fait le pont entre les Canadiens français que nous étions et les Québécois que nous sommes devenus. « C’était un terrien, un agriculteur », dit-elle. D’ailleurs, elle se souvient qu’à Paris, on a imprimé des affiches où on l’appelait « le Canadien français ».

 

Avant 1953, au Québec, un critique avait pourtant proposé de lui « couper la main » pour qu’il cesse d’écrire, explique sa fille. On n’aimait pas qu’il parle ainsi du Québec. Comment explique-t-elle un tel mépris ? « Parce qu’il était trop Québécois. Il nous ressemblait trop. Il avait les deux pieds sur terre et une voix de boeuf. » À l’époque, même son propre père disait qu’il n’avait pas le temps d’écouter son fils Félix à la radio. « Nous, on dort la nuit », disait-il.

 

Les célébrations du centenaire de Félix Leclerc ont été lancées au Palais Montcalm le 6 juin dernier par une chorale de 500 voix qui a interprété des chansons du poète. Elles se poursuivront au Festival d'été de Québec avec un grand concert le 3 juillet mettant notamment en vedette Diane Dufresne, Grand Corps Malade et Michel Rivard.

 

Vingt-six ans après la mort de Félix Leclerc, qu’est-ce qui nous manque le plus de lui ? « C’était un phare, dit sa fille. Un point de repère. Il prenait toujours son temps pour décider, mais une fois que c’était fait, c’était pour la vie. Ce n’était pas une girouette. C’est cette lenteur et cette détermination qui nous manquent, aujourd’hui que tout va vite. Et puis, il me semble qu’il y a des mots qu’on ne prononce plus beaucoup depuis qu’il est mort. Je pense au mot “patrie” par exemple. »



Entrevue de Félix Leclerc à Paris, en mars 1967