Le poème qu’est la vie du voisin

C’était la dernière samedi du projet théâtral hybride Vrais monde, entre documentaire, spectacle, fiction et réalité. Une soirée qui donnait envie de faire parler son voisin, que ce soit au sortir de la 5e Salle, dans le métro, à la queue à l’épicerie ou sur son balcon, histoire d’entendre sa vie.

Ils sont sept, essentiellement des hommes. Sept personnes, l’air de rien, du vrai monde, propulsée de la vie réelle aux planches de la scène. Ils deviennent sous nos yeux, tant leurs histoires individuelles sont extraordinaires, des personnages.

L’idée est simple et diablement efficace. Elle avait vu le jour, en petit format, lors du cabaret Vous êtes libres (2013) composé par le couple, en création comme dans la vie, que forme la réalisatrice Anaïs Barbeau-Lavalette (Inch' Allah, 2012) et le comédien et chansonnier Émile Proulx-Cloutier (Aimer les monstres, 2013).

Des extraits sonores d’entrevues, menées par Barbeau-Lavalette, font découvrir tour à tour chaque personnalité, et, par anecdotes, sa vie. La personne-personnage est pendant ce temps sur le plateau, avec ses maladresses physiques, ses inconforts, sa beauté et sa présence simples, dans une mise en scène faite pour la réconforter, pensée par Proulx-Cloutier.

Il y a Denis, l’horloger de la plus petite boutique possible (coin Ste-Catherine et St-Laurent, vous voyez ?), atteint de panhypopituitarisme et condamné à vivre dans un corps d’enfant, ex-ami du Géant Ferré, reclus désormais en ermite dans une cabane où il vit de si peu, se chauffant l’hiver uniquement grâce à des lampes à kérosène. Il y a Jean-Guy, qui a accepté passé 60 ans qu’il était transsexuelle, qui vit désormais la moitié de sa vie en femme. Miss Toto, ex-miss Congo, immigrée, qui a perdu une fille. Le jeune Marc-Antoine qui a vu la révolution Arabe. Kevin. Olivier. Ils forment, un à la suite de l’autre, une galerie de portraits, la musique live assurée par Étienne Ratthé et Proulx-Cloutier et les changements scénographiques à vue servant de
transitions.

Deux forces

Il y a deux grandes forces au projet. Celle, éthique, de renverser les rapports de pouvoir habituels à la création. Les metteurs en scène sont ici au service, à l’écoute (grande force de Barbeau-Lavalette, « accompagnante scénique ») de leurs actants, leur composant un environnement sur mesure, avec accessoires et un peu de vidéo, afin que les feux de la rampe ne les brûlent nullement, les rassure peut-être. La façon dont le spectateur reçoit la proposition est toute empreinte déjà de ce soin et de cette attention. Vrais mondes rappelle aussi qu’on peut faire spectacle avec des « civils » en évitant l’amateurisme, la compétition (pensez La voix, Les chefs, etc…) ou les moronneries télé réalistes. Ce n’est pas rien.

On questionnera la rythmique de la structure, un peu lourde de régularité, et certains choix de mise en scène qui frôlent le pathos (pour Christian, par exemple). Parce qu’on est intransigeant et que le projet est si riche, on questionnera aussi ce choix, qui devient esthétique, de l’anecdote
spectaculaire, servie à la fois par des individus au parcours hors du commun et par l’ellipse du montage sonore, qui fait qu’à la longue le spectateur quitte le regard empathique d’abord imposé pour se sentir voyeur. Nous montre-t-on que chacun a une histoire, si on l’écoute ? Ces gens ayant été choisis pour leurs histoires, dramatique ou drôle, digne d’un conte de Fred Pellerin, toutes exceptionnelles, n’est-on pas plutôt à créer un freak show positif nouveau genre et politically correct ? La frontière est floue. Chose certaine, la forme est intéressante, digne d’autres explorations ; l’émotion émerge, et à plus d’une reprise ; et le spectacle donne envie d’écouter le poème qu’est, peut-être, la vie du voisin. C’est déjà une belle réussite.